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Allocution
de Sa Sainteté, le Patriarche Œcuménique Bartholomée, à l' occasion
de la visite de Son Eminence le Cardinal Philippe Barbarin,
Archevêque de Lyon et Primat des Gaules (13/04/2004).
Eminence,
Excellence,
La
grâce de Dieu nous a réunis aujourd’hui dans la Grande Eglise
du Christ pour échanger, comme le veut la tradition, le baiser
pascal et témoigner une fois de plus de notre foi commune en
la Résurrection du Christ. Célébrant le fondement de notre foi
(1 Co 15,17) en cette période de festivités et de réjouissances,
notre Eglise chante en effet : « C’est le jour de la Résurrection
: soyons illuminés par la fête. Embrassons-nous les uns les
autres. Appelons frères même ceux qui nous haïssent. Pardonnons
tout, à cause de la Résurrection, et chantons : Le Christ est
ressuscité des morts, par la mort Il a vaincu la mort, et à
ceux qui sont dans les tombeaux, Il a donné la vie » .
L’esprit
de réconciliation dans le Ressuscité qui émane de la cinquantaine
pascale nous incite donc à œuvrer avec empressement à la réconciliation
de nos Eglises, marquées par une complexe histoire d’une longue
et douloureuse déchirure. Il nous inspire à déployer tous nos
efforts pour scinder le manteau déchiré du Corps du Christ et,
ainsi, d’être fidèles à la prière sacerdotale de notre Seigneur
et Sauveur : « Qu’ils soient un, comme nous sommes un » (Jn
17,11).
Or
l’unité de nos Eglises s’est manifestée dans le passé par des
liens fraternels qui se sont tissés dès les premiers siècles
du christianisme. Nous pouvons prendre l’exemple de saint Irénée,
le disciple de saint Polycarpe de Smyrne, qui vint d’Asie mineure
s’établir en Gaule pour prendre soin de l’Eglise de Lyon. Ce
fait historique nous encourage à renouveler ces liens, et nous
voyons dans votre arrivée une volonté sincère de les faire fructifier.
C’est pour nous une grande joie de vous recevoir, Eminence,
en tant que Primat des Gaules et successeur de saint Irénée
de Lyon. Vous êtes aujourd’hui accompagné par Monseigneur Gérard
Daucourt, évêque de Nanterre, un ami de longue date de notre
patriarcat, qui a travaillé pendant longtemps au Conseil Pontifical
pour l’Unité des Chrétiens à Rome, dont il est toujours collaborateur,
et qui est président du Comité pour la collaboration culturelle.
Vous
accueillant dans la Grande Eglise du Christ en ce mardi de la
semaine radieuse, nous tenons à souligner votre geste cordial
empreint de l’esprit de réconciliation. Car, bien qu’illuminés
aujourd’hui par la fête de Résurrection, vous avez souhaité
partager avec nous la peine et les douleurs du huitième centenaire
de l’événement tragique de la prise de Constantinople par les
Croisés, le 13 avril 1204. Cet événement, resté à jamais marqué
dans la mémoire du peuple byzantin, aggrava la déchirure du
manteau du Corps du Christ que nous tâchons, avec beaucoup d’efforts,
maintenant de recoudre, et instaura chez les Orthodoxes un climat
de méfiance et de suspicion vis à vis de l’Eglise catholique.
Certes,
nous devons admettre que la quatrième Croisade est un phénomène
historique d’une extrême complexité, où se rencontrent à la
fois des intérêts et des enjeux religieux, politiques et commerciaux.
Aux sentiments très nobles, tel l’espoir de libérer des terres
chrétiennes occupées par les « Infidèles », vint s’ajouter un
événement tragique de l’histoire du christianisme qui allait
opposer pour des siècles l’Orient et l’Occident : la prise de
Constantinople par les Croisés et la fondation de l’Empire latin.
Au
cours des siècles suivants, les Eglises orthodoxes se tinrent
le plus souvent sur la défensive, alors que l’Eglise catholique
déploya beaucoup d’effort pour ramener les « schismatiques orientaux
» à l’union à Rome. L’une des formes principales que prit cet
effort fut en effet l’uniatisme qui fut toujours jugé sévèrement
par les Orthodoxes.
Mais
l’esprit de réconciliation est plus fort que la haine. Depuis
le concile Vatican II, l’Eglise de Rome reconnaît que la voie
de l’union ne passe pas par l’uniatisme, et cherche à reconnaître
dans l’Eglise orthodoxe une « Eglise-sœur ». Illuminé par la
Résurrection, le patriarche Athénagoras de bienheureuse mémoire,
notre prédécesseur sur le trône œcuménique, s’empressa de reconnaître
dans le pape Paul VI son frère et d’échanger avec lui, en 1964,
le baiser de paix. Ce geste cordial qui demeure à ce jour un
événement mémorable, leva non seulement les anathèmes jadis
promulgués mutuellement entre nos Eglises en 1054, mais scella
de nouveau nos deux Eglises séparées depuis l’événement tragique
de 1204 dans l’esprit de réconciliation. A ce geste, nous associons
aujourd’hui le vôtre qui est empreint du même esprit.
Bien
chers frères en Christ ! Illuminés par la fête de Pâque et remplis
de l’esprit de réconciliation, nous devons cependant tirer une
leçon de l’histoire. Le huitième centenaire de la prise de Constantinople
par les Croisés doit nous amener à bien mesurer chaque action
que nous comptons entreprendre aujourd’hui.
En
vous priant d’œuvrer et de témoigner au sein de votre propre
Eglise, nous accueillons avec gratitude et respect votre geste
cordial pour que l’événement tragique de la quatrième Croisade
ne soit plus une pierre d’achoppement entre nos Eglises et ne
serve pas de modèle à d’autres actions encore plus périlleuses.
La France a toujours été un pionnier dans les relations et la
collaboration entre nos deux Eglises sœurs, et la présence de
notre Eglise, qui œuvre à travers l’Assemblée des Evêques Orthodoxes
ainsi que l’Institut Saint-Serge, doit beaucoup au soutien et
à l’accueil fraternel de l’Eglise catholique locale. Nous souhaiterions
que ce même climat puisse continuer à illuminer les chrétiens
de votre pays dans cette marche commune vers l’unité.
Illuminés
par la Résurrection du Christ, œuvrons ensemble à la réconciliation
en tant que frères. En ce sens, nous prions le Seigneur Ressuscité
de guérir les plaies de l’Eglise qui est Son Corps. Quant à
nous, embrassons-nous les uns les autres dans la joie de la
Résurrection. L’Europe occidentale et l’Europe orientale — les
deux poumons de la chrétienté pour reprendre l’expression du
pape Jean Paul II — doivent cesser de se considérer comme étrangère
l’une à l’autre. L’Europe de demain doit savoir s’inspirer de
l’empire chrétien des premiers siècles et saint Irénée de Lyon
nous en donne un bon exemple. Tâchons de porter un témoignage
commun du christianisme dans cette Europe qui se construit et
qui s’apprête à accueillir de nouveaux membres avec une perspective
d’entraide à notre pays, la Turquie.
Pardonnons
tout, à cause de la Résurrection, et chantons le Seigneur Ressuscité,
car l’unité de nos Eglises ne doit pas se faire avec précipitation,
mais à travers le renforcement du travail du dialogue théologique
et des circonstances que nous révélera la Providence divine.
Eminence,
Excellence, soyez les bienvenus au centre de la Grande Eglise
du Christ, et en cette journée historique marquée par votre
initiative cordiale, nous vous assurons de notre confiance et
de nos prières pour l’évolution fructueuse du dialogue entre
nos Eglises en quête d’unité.

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