EGLISE ORTHODOXE D'ESTONIE

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RELATIONS MUTUELLES DES EGLISES ORTHODOXES ET LEUR RESPONSABILITE AUJOURD'HUI


Par le Patriarche Bartholomée 1er alors métropolite Bartholomée de Chalcédoine (conférence prononcée en 1991 et reproduite du Bulletin "Episkepsis"

L'Eglise Orthodoxe est une et indivise. Elle est l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Les Eglises locales, autocéphales et autonomes, qui la composent sont unies dans leur foi, leurs sacrements et leur régime canonique. Leur unité s'exprime avant tout autour de l'autel, "car nous tous nous ne sommes qu'un pain et un corps ; car tous nous participons au même pain" (1Co 10,17). Nous Orthodoxes appartenons à différentes races et nationalités, mais le sang du Seigneur crée un "nouveau lien de sang", incomparablement plus saint et, donc, plus puissant que le lien créé par le "sang charnel" de la provenance raciale.

Malgré cette unité, tant à l'époque des conciles œcuméniques que durant les siècles successifs et même le nôtre, plusieurs Eglises locales, indépendantes du point de vue administratif l'une de l'autre, ont vu le jour. Ce système décentralisateur a des inconvénients et des avantages. Parmi les premiers, citons l'esprit "provincial" qui rend chaque Eglise autosuffisante et renfermée sur elle-même ; ce qui va souvent avec des antagonismes et avec un relâchement du régime conciliaire, renforcé par des situations historiques souvent difficiles. Au nombre des avantages, je compte l'élasticité du système décentralisateur et sa capacité de s'adapter aux situations changeables, dans lesquelles se sont trouvées au cours de leur histoire, les différentes Eglises Orthodoxes. Ajoutons que ce système est en conformité avec le principe ecclésiologique fondamental, selon lequel les particularités culturelles et autres des peuples sont respectées par l'Eglise, puisque la diversité ne détruit pas l'unité.

Depuis l'époque du patriarche Athênagoras, de bienheureuse mémoire, et grâce aux efforts inlassables de ce grand visionnaire, les Eglises Orthodoxes locales sont sorties de leur isolement et ont commencé à revivre et à exprimer la collégialité, la conciliarité et l'œcuménicité de l'Orthodoxie, et à se réunir dans le cadre de conférences panOrthodoxes cherchant des solutions à leurs problèmes communs ainsi que le renforcement de leur commun témoignage dans un monde rapidement changeant, le monde du 20ème siècle.

Particulièrement significatif dans cette direction est l'effort de convocation du saint et grand concile panOrthodoxe (un événement ecclésial de toute première importance pour notre époque) pour résoudre des problèmes sérieux créant des anomalies dans le bon fonctionnement du corps de l'Orthodoxie. Il suffit de citer le plus actuel d'entre eux qui a, il y a quelques jours à peine, occupé notre commission inter Orthodoxe préparatoire réunie à Chambésy-Genève, à savoir le problème de la diaspora Orthodoxe. "Ce problème menace l'unité Orthodoxe et met en cause les fondements mêmes de l'ecclésiologie", fait remarquer dans son rapport l'Eglise de Russie. C'est donc bien unis que nous devons marcher ensemble vers le saint et grand concile, de sorte que celui-ci ne devienne pas un espace de querelles mais un moyen de sceller et d'exprimer solennellement l'unité de l'Orthodoxie.

Ajoutons que, pour renforcer l'unité inter Orthodoxe, plusieurs congrès théologiques inter Orthodoxes ont été convoqués au cours des dernières décennies, que des visites ont été échangées entre primats Orthodoxes, que plusieurs anniversaires historiques d'Eglises Orthodoxes ou de centres monastiques historiques ont été célébrés en commun.
Mais l'unité Orthodoxe s'exprime aujourd'hui également par d'autres moyens : l'Eglise Orthodoxe n'est pas seule, elle doit vivre avec d'autres Eglises et dénominations chrétiennes qui ne se trouvent pas en communion avec elle. Et non seulement vivre, mais dialoguer avec elles et, dans ce dialogue, rester ferme et adopter une méthode pour atteindre l'unité qui puisse exprimer la présence d'une Eglise Orthodoxe une dans sa diversité et ne pas se laisser fragmenter par cette diversité, ce qui pourrait causer beaucoup de désordre et d'irrégularités dans le corps de l'Orthodoxie.

C'est donc en tant qu'ensemble que l'Orthodoxie mène aujourd'hui des dialogues théologiques officiels et responsables avec plusieurs Eglises et confessions hétérodoxes, et c'est dans son ensemble qu'elle participe également à la vie et au travail du Conseil Œcuménique des Eglises, enrichissant par son témoignage la réflexion théologique de cet organisme qu'elle aide à se rapprocher de la réflexion théologique de l'Eglise indivise, comme l'a souligné déjà le Patriarche œcuménique.

Face à la puissance des Eglises avec lesquelles elle dialogue, l'Eglise Orthodoxe ne doit ni avoir peur, ni rester inactive. Elle doit proclamer avec force et à voix haute, sa tradition, sa théologie, sa spiritualité et sa liturgie, tous ces éléments qui fondent son existence et donnent une forme à son âme. L'Orthodoxie est capable d'être une réponse aux angoisses et aux quêtes spirituelles des générations à venir il suffit que nous les Orthodoxes soyons authentiques et fidèles à ce que nous sommes. Mais elle doit proclamer et exprimer sa richesse spirituelle dans un langage et des modes d'expression contemporains et compréhensibles.

D'ailleurs, selon l'avis unanime, le pèlerinage d'amour, de paix et d'unité de Sa Sainteté le patriarche œcuménique Dimitrios - tout au long de ces quatre dernières années qui lui a permis de visiter presque toutes les Eglises Orthodoxes sœurs, d'autres centres chrétiens importants, des monastères historiques, des éparchies du Trône œcuménique - a renforcé l'unité au sein de l'Eglise Orthodoxe mais aussi la primauté d'honneur et de service et le rôle de coordination dans les affaires inter Orthodoxes de l'Eglise de Constantinople. Par son authenticité et sa douceur, le patriarche Dimitrios a conquis "des foules innombrables". Par son humilité il a gagné les hauteurs, les vraies, le cœur des hommes. En la personne de notre Patriarche, on trouve plus qu'en tout autre l'application de ce que le savant Manuel Gédéon écrivait sur le sens du terme "œcuménique" : "il est resté et reste un monument paradoxal d'humilité et de pauvreté apostolique".

Mais tous les acquis de ces dernières décennies dans le domaine du rapprochement et de la coopération inter Orthodoxe ne signifient pas, chers auditeurs, que les difficultés et les problèmes existant dans la famille Orthodoxe, comme dans toutes les familles, aient complètement disparu. Cela est une chose connue de tous. Cependant, l'espoir raisonnable existe que le nouvel esprit qui a commencé à souffler dans plusieurs de nos Eglises ainsi que dans le monde entier lèvera les derniers obstacles sur le chemin de l'unité parfaite et de la marche commune des Eglises Orthodoxes. La nouvelle situation dans laquelle nous nous trouvons a d'une part créé pour elles de nouveaux problèmes, tel celui, aigu et brûlant, de l'uniatisme exigeant une confrontation commune et unanime, et d'autre part a accentué la responsabilité et la mission de l'Orthodoxie comme porteuse de la vérité transcendante et salvifique rendant ainsi crucial, selon l'expression de M. Athanase Kanellopoulos, le rôle de l'Orthodoxie pas encore suffisamment mobilisée. Car, comme cet homme politique à la culture extraordinaire l'a dit : "l'Orthodoxie peut et doit assumer la responsabilité du développement moral de tous les peuples (qui ne la connaissent pas) ainsi que du remplacement de la résignation par le message de l'espoir". Ce rôle, nos Eglises ont le droit et le devoir de l'assumer sous la responsabilité du Trône Œcuménique, élargissant le sens de leur mission internationale et demandant à ce Trône de donner une dimension accentuée à son histoire œcuménique.

Et je pose la question : y aura-t-il des dirigeants ecclésiastiques Orthodoxes qui voudront, même après le miracle inespéré qui s'accomplit à l'Est de nos jours, garder sous le boisseau le dynamisme de l'Orthodoxie ? Ne devons-nous pas, tous les Orthodoxes ensemble, nous élever au-dessus de nos étroits intérêts locaux ou nationaux et ne pas leur sacrifier notre grande responsabilité, notre grande mission, l'appel que l'heure actuelle nous adresse ?
Je suis convaincu que le sentiment de responsabilité et de devoir nous conduira à dépasser nos différences historiques, même celles de nature nationaliste, qui ont vu le jour surtout au cours du 19ème siècle lors de la création des Eglises nationales autocéphales, ainsi qu'à la formation d'une Europe unie, non seulement sur le plan économique mais, surtout, sur celui de l'esprit. Car l'Orthodoxie peut offrir à l'Europe des éléments spirituels et culturels dont l'Occident et sa civilisation ont besoin.

Oui, je suis convaincu que l'Orthodoxie saura répondre à cet appel historique malgré le fait que grand nombre d'Eglises sœurs locales, qui viennent de sortir des catacombes, sont confrontées à d'énormes problèmes intérieurs, et cela car elles ont à faire face à un régime de liberté pour lequel elles n'étaient pas préparées. Qui aurait pu imaginer ou prévoir que le "miracle" de l'écroulement des murs qui nous séparaient, le miracle de la révision des valeurs, du respect des dogmatismes idéologiques, de la démystification des parades terrestres serait accompli en si peu de temps ?
Ces Eglises doivent par conséquent se réorganiser, former des cadres capables de répondre aux nouveaux défis et aux nouvelles possibilités, trouver des ressources pour reconstruire un grand nombre d'églises et de monastères. De plus, n'oublions pas que le prix de la liberté est souvent la concurrence que sont prêtes à leur faire des propagandes religieuses étrangères créant de nouveaux ponts et demandant une vigilance accrue.

Dans cette nouvelle situation, l'Orthodoxie est appelée à ne plus se fonder sur l'Etat, mais sur sa théologie, sur sa mission intérieure, sur la force de son message. Nous avons besoin d'un renouveau de notre ecclésiologie et d'une action pastorale dynamique. Déjà, les Eglises qui sont sorties de leur servitude ont compris ce besoin et se sont tournées vers de nouveaux horizons pastoraux. Mais cela ne suffit pas. Sur le plan d'un programme à plus longue échéance, il faut organiser la formation théologique, la préparation et la formation des prêtres et des évêques, la catéchèse et la prédication, l'emploi des laïcs - hommes et femmes - dans le travail missionnaire de l'Eglise, de sorte que le témoignage chrétien Orthodoxe soit authentique, crédible et bien reçu.

C'est à l'aide de tels moyens spirituels missionnaires que nous serons à même de faire face à la crise du monde contemporain qui est une crise non seulement de structures - politiques, économiques et religieuses mais aussi une crise de nous-mêmes. Christos Malivitzis écrivait récemment "l'âme contemporaine est terriblement exposée au vide métaphysique et au vide de sens. L'Orthodoxie devra ici donner une réponse convaincante de sorte qu'elle soit bien armée contre les influences occidentales".

Si sa réponse n'est pas convaincante, si elle n'est pas pain de vie, l'Eglise Orthodoxe risquera de se trouver en marge de la vie contemporaine ; elle décevra et les hommes chercheront ailleurs l'aide dont ils ont besoin pour résoudre leurs problèmes. Déjà, de nos jours, de nombreuses hérésies et des sectes frappent à la porte des cœurs humains. Ce qu'on a appelé "le supermarché religieux" fonctionne déjà dans presque tous les pays offrant toutes sortes de poison comme palliatif à la souffrance humaine. Face à ces dangers, l'Orthodoxie doit rendre sa présence comme Eglise, et non en tant qu'idéologie ou propagande religieuse (une de plus), réelle et vivante.

Lorsqu'il cherche avec insistance la liberté et la dignité, l'homme contemporain ne cherche rien d'autre, en fait, que sa reconnaissance et son respect en tant qu'image de Dieu, en tant que personne. C'est justement cette foi en la dignité humaine, en la valeur de l'homme comme image de Dieu que l'Eglise Orthodoxe a gardée vivante au cours des années difficiles derrière le "rideau de fer". Cette foi était son refuge spirituel.

Et elle doit le rester en donnant son témoignage précieux ; un témoignage pour l'efficacité duquel il nous faut de l'unité, de la coordination et une action commune des Eglises Orthodoxes plus intense que celle de toute autre époque.
C'est une bénédiction de Dieu que le trait caractéristique de l'Orthodoxie d'être en même temps locale et universelle. En renouvelant et en revivifiant une authentique vie locale et paroissiale, les Eglises Orthodoxes sœurs locales doivent avoir le courage et la volonté de collaborer étroitement pour annoncer de manière prophétique le Logos de Dieu dans le temps bouleversant que nous vivons.

Chers et honorables auditeurs,
il y a beaucoup de gens convaincus que les temps présents constituent "l'heure de l' Orthodoxie". C'est comme si l'on entendait les paroles que "Celui qui était, est et sera" adressait à l'ange de Philadelphie : Voici que je t'ai donné une porte ouverte, que personne ne pourra fermer, car tu as une petite force mais tu as gardé ma parole et tu n'as pas renié mon Nom" (Ap 3,8).

C'est à nous qu'appartient de rendre grande cette petite force de l'Orthodoxie en accomplissant notre devoir impérieux. Je vous remercie.

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