EGLISE ORTHODOXE D'ESTONIE

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L'ECONOMIE DOIT ETRE AU SERVICE DE L'HOMME, ET NON L'INVERSE

Invité à s'exprimer devant les participants du Forum de Davos (Suisse), le 2 février dernier, le patriarche œcuménique BARTHOLOMEE ler s'est interrogé sur les défis de la mondialisation, invitant les responsables économiques et politiques à ne pas négliger dans ce processus les valeurs morales et spirituelles, sans lesquelles l'homme risque de devenir un simple rouage dans un système économique, idéologique et culturel uniformisé et étendu à l'ensemble de la planète.

Nous voudrions tout d'abord exprimer notre joie de ce que cette rencontre d'économistes distingués et dynamiques, d'hommes politiques et d'autres personnalités éminentes ait inclue dans le programme de ses discussions la dimension humaine de la mondialisation de l'économie aussi bien que des valeurs nonéconomiques. Il ne fait aucun doute que dans l'échelle des valeurs la personne humaine occupe une place plus élevée que l'activité économique, il n'y a aucun doute non plus dans le fait que le progrès économique, qui est présent lorsqu'il y a croissance de l'activité économique, devient utile quand - et seulement quand - il sert à faire progresser les valeurs non-économiques qui constituent la civilisation. Quoique nous n'ayons aucune compétence en matière d'économie, c'est cette raison-là qui justifie la présence de notre modeste personne parmi votre illustre assemblée composée des plus éminents responsables économiques de la planète.

Universalisme chrétien et mondialisation

La marche de l'humanité vers la mondialisation est un phénomène émanant surtout du secteur privé, et, plus particulièrement, elle répond aux désirs des géants économiques multinationaux. Ce phénomène est favorisé par le développement incroyable des moyens de communication. Parallèlement, le rôle des Etats tend constamment à diminuer, à quelques exceptions près, alors que dans l'ensemble le rôle des acteurs économiques grandit de plus en plus, même dans les plus grands Etats. En notre qualité de patriarche œcuménique et de premier parmi les évêques de l'Eglise orthodoxe dans le monde, nous tenons à vous assurer que l'Eglise orthodoxe a expérimenté et cultivé la notion d'universalité ("oikumenia") spirituelle, une forme de mondialisation qui proclame que tous les êtres humains, quelles que soient leur race, leur langue ou leur culture, doivent être unis par les liens de l'amour, de la fraternité et de la coopération. Il est exact que l'Eglise invite tous les êtres humains à s'unir dans une seule et même foi, mais elle ne fait pas dépendre la fraternité, l'amour et sa sollicitude envers les hommes, de critères d'appartenance religieuse. Car l'Eglise étend son amour à tous les êtres humains. Telle est sa manière de vivre l'unité du genre humain. De ce point de vue, l'universalisme chrétien se distingue de la mondialisation de manière radicale. Il est fondé sur l'amour et le respect de la personne humaine, qu'il est appelé à servir. Tandis que la mondialisation est motivée surtout par le désir d'élargir le marché et fondre les différentes cultures en une culture nouvelle, qui sera conforme aux convictions de ceux qui ont le pouvoir d'influence sur le reste de la planète. Malheureusement, au lieu d'être un moyen permettant de rassembler les hommes et les femmes à travers le monde en une famille, les unissant comme des frères et sœurs, la mondialisation tend à devenir un outil croissant de domination économique au profit de quelques géants financiers privilégiés, y compris dans des pays où ils n'avaient pas accès précédemment en raison des barrières frontalières et culturelles.

«L'homme ne vit pas que de pain»

Il n'est pas dans notre intention ni de notre responsabilité d'indiquer les voies et les moyens qui permettront de diminuer ou d'éliminer ce danger. Mais nous avons, cependant, le devoir de souligner et de proclamer que le but suprême de l'humanité n'est ni l'enrichissement ni l'expansion économique. La phrase de l'Evangile qui dit que «l'homme ne vit pas que de pain» (Mt 4,4) doit être comprise dans son sens le plus fort. L'homme ne peut vivre seulement de l'expansion économique. Il doit, par conséquent, rechercher «la parole qui sort de la bouche de Dieu» (Mt 4,4), c'est-à-dire les principes et les valeurs qui transcendent les intérêts économiques. Si nous acceptons cela, l'économie sera alors au service de l'homme, et non pas l'inverse. Nous croyons que chacun peut comprendre, indépendamment de ses convictions religieuses, qu'en lui-même le développement économique tout comme la mondialisation, qui est à son service, perdent leur valeur quand ils sont à l'origine de privations pour le plus grand nombre et de concentration excessive des richesses dans les mains de quelques-uns. De plus, l'évolution dans cette direction n'est pas illimitée, car au-delà d'un certain degré les acteurs financiers reçoivent pour toute réponse ce principe déjà connu de l'Antiquité : «On ne peut pas prendre à quelqu'un ce qu'il n'a pas». Déjà, Solon le législateur considérait que la société d'Athènes ne fonctionnait pas correctement du fait de l'endettement excessif de la majorité des habitants envers un groupe restreint et il avait institué la «sisachthie» [rejet du fardeau], c'est-à-dire l'annulation de toutes les dettes. Même si cette mesure devait en apparence aller à l'encontre de l'intérêt des riches, en fait elle avait profité à toute la société athénienne, car elle avait permis à tous ses membres d'agir comme des citoyens libres, créatifs et motivés, et non plus comme esclaves les uns des autres (que ce soit d'après la loi ou dans la pratique). Dans le même ordre d'idées, tout le monde connaît la décision de ce pionnier de l'industrie américaine, nous avons en vue Henry Ford, qui s'inspirait des idées de Taylor sur la rationalisation du travail et a inventé la chaîne de montage dans l'industrie automobile : il augmentait les salaires de ses ouvriers pour leur donner la possibilité d'acheter les produits qu'il fabriquait. Ces exemples et bien d'autres encore montrent que le progrès économique n'est moralement justifiable et couronné de succès que si tous les membres de la société en ont leur part.

Rejeter la logique du pouvoir et de l'argent

Cette situation soulève devant nous les nouvelles dimensions de la morale des relations économiques au niveau mondial. Mais, même si l'on parle de nouveaux défis, il s'agit en vérité d'une version aggravée de problèmes anciens. Les Athéniens de l'Antiquité ont excellé "non dans l'attribution de quelque avantage aux riches, mais dans le partage équitable entre les pauvres et les riches" (Euripide, Les Suppliantes, 407). Quand Athènes sombra dans une démocratie anarchique contrôlée par les démagogues sa gloire antérieure fut éclipsée, tout comme cela arrive dans ce type de société qu'Aristote appelait "oligarchie" et qui implique l'accaparement des richesses par un petit nombre de citoyens (Politique IV, 8, 1294a). Il est indéniable que, dès lors que le respect de la personne humaine en tant qu'axiome inviolable de notre éthique est abandonné, la logique de l'économie, du pouvoir et de la propagande prend le dessus au point de s'imposer comme une nouvelle idole. Alors commence une insatiable cupidité qui inévitablement conduit ceux qui possèdent déjà à accroître leurs biens, qu'ils soient de nature matérielle, politique ou militaire, ou bien leur pouvoir de diffuser des idées ou, de manière plus générale, leur pouvoir d'influence sur le monde entier.

La mondialisation n'a de justification que si elle s'accompagne de la redistribution des profits

Cependant, nous devons préserver toutes les autres valeurs culturelles de l'humanité, sans, bien sûr, mettre des barrières inutiles au développement économique profitable à tous. Mais nous devons aussi prendre conscience que la mondialisation de nos possibilités n'a de justification morale que si elle s'accompagne de la redistribution dans le monde entier des profits qu'elle génère. Ainsi, la mondialisation s'avère être une vision nouvelle pour les uns et une nouvelle menace pour les autres. Une vision qui promet beaucoup à un petit groupe d'hommes et très peu à un grand nombre. Une vision séduisante, d'un certain point de vue, tant dans sa conception que dans sa réalisation, et en même temps terrifiante, dans la mesure où le processus dynamique de la mondialisation dépasse les limites acceptables du point de vue de la conscience morale et accessibles à nos règles et mécanismes de régulation. Ce qui est séduisant, par exemple, c'est la mondialisation quasi automatique de l'information, quoi qu'en même temps la possibilité de désinformation délibérée soit terrifiante. Ce qui est séduisant, c'est la mondialisation du savoir et la participation d'un grand nombre à la conquête des confins du macrocosme et des profondeurs du microcosme, mais tout aussi effrayante est la menace du mauvais usage possible des connaissances ainsi accumulées

Préserver la personne humaine dans sa diversité

Perspectives, dangers, menaces, dilemmes se dressent devant nous. Les exploits de la collaboration internationale dans les domaines de l'économie, du commerce, des télécommunications et des échanges en général, qui ont rendu possible le phénomène de mondialisation, sont merveilleux. Mais quel sera en vérité le gain pour l'humanité globalement, si l'économie soumise à la maladie du gigantisme se met à dévorer les autres domaines de la culture, notamment la pensée, l'art, la sphère contemplative de la vie, si elle conduit les forces créatrices au marasme, affaiblit les valeurs fondamentales de coexistence et de survie de l'humanité, telles que la justice, la réciprocité et la solidarité entre les hommes et entre les peuples, le respect de la personne humaine, ce fondement véritablement inébranlable de notre existence et de notre coexistence ? En notre qualité de représentant de l'Eglise orthodoxe, nous ne sommes pas opposé au progrès économique qui est au service de l'homme, nous ne sommes pas non plus intolérant ou timoré face aux autres confessions ou idéologies. Mais notre désir est de voir assurer aux membres de l'Eglise orthodoxe, qui forment une minorité dans le monde, ainsi qu'aux membres de toutes les autres minorités religieuses et culturelles, la possibilité de conserver leur spécificité et leurs particularismes. Nous sommes absolument d'accord et sommes prêts à collaborer si la mondialisation ouvre les portes à la coopération entre les peuples. Le patriarcat œcuménique et nous-mêmes, personnellement, avons déjà à plusieurs reprises appelé les adeptes de religions, d'idéologies et d'intérêts différents à cesser leurs discordes, à se réconcilier et à collaborer de manière concrète. Mais si la mondialisation vise à rendre l'humanité entièrement homogène et à influencer les peuples pour leur imposer un modèle de pensée unique, alors nous y sommes opposé. Nous considérons également l'utilisation de la mondialisation dans le but exclusif d'enrichir quelques-uns au mépris du plus grand nombre comme un écueil inacceptable qui doit être évité. Nous appelons tous les hommes, riches et pauvres, à collaborer pour améliorer le niveau de vie de chacun, car c'est là l'intérêt même de ceux qui possèdent, plutôt que l'augmentation unilatérale de leur puissance économique. Puisse Dieu nous éclairer pour que nous soyons tous capables de comprendre cette vérité. (SOP 237 Avril 1999)

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