FESTIVAL
de MUSIQUE SACREE
Tallinn ( 21 septembre 2006 )
«
Beauté est mon Nom ! »
(Jean 3 / 16-21).
Dans le texte
de Saint Jean ( 3/19…) que nous venons de lire il est
écrit que « la lumière est venue dans le monde ». Pour
nous les hommes cependant, c’est essentiellement la
personne du Christ qui révèle ce que Jean nous enseigne.
« Il est le chemin et la vérité et la vie (Jn 14,6)
; l’Alpha et l’Ômega, le commencement et la fin… celui
qui était, qui est et qui vient (Apoc.1,8) ». Il s’est
manifesté à nous comme « lumière », autrement dit comme
cette Vie même que l’homme a gaspillée et perdue en
se livrant irrévocablement à la corruption du temps
de ce monde et à la mort. Il s’est fait connaître non
pas comme théorie philosophique ou principe d’organisation
mais comme Visage.
Etre donc
chrétien, croire en Christ signifie aujourd’hui, comme
hier et comme demain, que l’on reconnaît avec certitude
que le Christ est la Vie de chaque vie, qu’Il est la
Vie même et donc, par conséquent, qu’il est ma propre
vie. C’est cela sans doute que veut nous signifier ici
l’Evangéliste Jean, à savoir qu’il n’y a pas d’autre
voie que celle de l’accueillir en tant que la Vie et
la lumière de la vie. En Christ, Nouvel Adam, l’homme
retrouve une vie plus forte que la mort et la possibilité
de la communiquer à toute la création ou plutôt de la
déceler et de la libérer en lui. C’est ce qui fera dire
à Dostoïevski : « Il n’y a pas et il ne peut y avoir
rien de plus beau que le Christ » ! Cette beauté libère
notre liberté. « L’homme désormais, ajoute-t-il encore,
n’a plus pour se guider que cet idéal éternel de beauté
» puisque le Verbe de Dieu, qui est désormais le Christ
ressuscité, nous unit à sa beauté divine après avoir
rétabli notre image souillée après la chute d’Adam et
d’Eve dans son antique dignité.
Chaque déformation
de cette Vérité, aussi insignifiante soit-elle, déforme
le Visage de Dieu ; pire, elle renie complètement Dieu.
Ce qui fera dire à Karl Barth dans sa Dogmatique : «
Si on nie la Trinité, on a un Dieu sans beauté » !
« La chose
qu’à Yahvé je demande, lisons-nous dans le Psaume 27/4,
la chose que je cherche c’est d’habiter le Royaume de
Yahvé, de contempler la Beauté de Yahvé tous les jours
de ma vie… » Ainsi, la Parole écoutée est contenue dans
la Bible ; construite, elle parle à travers les formes
symboliques du temple ; chantée et représentée sur la
scène sacrée du culte, elle célèbre la liturgie ; dessinée,
elle s’offre en contemplation, en « théologie visuelle
». Serait-il alors utopique d’affirmer que le nom du
Royaume signifie la parfaite beauté ; serait-il utopique
de proclamer qu’à la première parole de la Bible « que
la lumière soit » répond la dernière «que la beauté
soit » ?
Dans le texte
évangélique de ce soir nous lisons aussi : « quiconque
fait le mal… ne vient pas à la lumière….celui qui fait
la vérité vient à la lumière… ( Jn 3/20-21 ) ». Il n’est
pas possible de comprendre ces paroles si nous ne laissons
pas le Christ nous révéler le sens et le contenu de
la vraie Vie.
Jean dit
encore au verset 17 : « Dieu n’a pas envoyé son Fils
dans le monde pour juger le monde, mais pour que le
monde soit sauvé par lui ». Dieu nous a sauvé non pas
en nous soumettant à une quelconque puissance, violence,
crainte ou terreur mais en se faisant semblable à chacun
d’entre nous, en prenant notre propre chair.
Par le Christ, Dieu s’est fait visage aux hommes ; le
visage du Christ est connaissance de Dieu. Et cela d’une
façon réelle : le Christ a un visage individuel, particulier,
inscrit dans le temps et l’espace, inscription qui est
gage de son humanité et, en même temps, « visage commun
de l’humanité, visage des visages, non qu’il abolisse
les autres pour se substituer à eux, mais parce que
son rayonnement les pénètre, les rend transparents à
sa propre lumière, à son incandescence secrète, qui
est celle de l’Esprit ( Olivier Clément, in « LE VISAGE
INTERIEUR », p.31 ) » . En un endroit précis, à un moment
précis de la courbe de l’Histoire, la plénitude de la
Vie s’est introduite dans notre Humanité sous la forme
d’un visage dont la nature humaine est parfaite, le
visage de Jésus-Christ de Nazareth en Galilée.
Par le Christ,
Dieu s’est fait visage aux hommes. Un visage qui, pour
assumer vraiment toute la souffrance et tout le désespoir
de l’homme, devra se manifester non seulement dans l’évidence
de sa splendeur comme ce fut le cas sur le Mont Thabor
mais aussi dans l’abîme de la mort, de l’enfer, du néant
substantialisé par notre liberté pervertie .
Le Mont Thabor
certes mais aussi Gethsémani et le Golgotha. Le Christ,
serviteur souffrant, « n’a plus ni éclat ni beauté pour
attirer nos regards, ni apparence pour séduire, dit
Isaïe ( 53/2 ) ». Le visage du Dieu incarné sur la Croix
n’est plus qu’un visage d’esclave, aprosopos en grec,
ce qui signifie « celui qu’on ne voit pas ». Alors –
« Dieu a tant aimé le monde… » précise ici Jean ( 3/16
) – alors oui, apparaît à travers la mort du Christ
sur la Croix une autre beauté, une beauté qui n’est
plus esthétique au sens culturel qui n’est plus ambiguë
mais qui s’identifie à l’Amour. Désormais à travers
le visage le plus dégradé, on peut pressentir la possibilité
d’une autre beauté, inaliénable, « celle de l’homme
caché au fond du cœur » selon la belle expression de
Pierre dans sa première lettre au chapitre 3, verset
4 . On comprend mieux ainsi la parole de saint Basile
lorsqu’il écrit : « Les saints priaient pour que la
contemplation de la beauté divine s’étende sur l’éternité
». Notre salut réside en ce que le salut nous offre
la possibilité de vivre une vie délivrée du temps et
de la mort. « Pour moi, affirme Saint Paul dans sa lettre
aux Philippiens ( 1/21 ), vivre c’est Christ et mourir
m’est un gain ». Cette certitude de l’Apôtre ne signifie
en aucun cas réconciliation avec la mort mais révélation
de la mort parce que précisément elle est avant tout
la révélation de la vraie Vie, qui est le Christ ressuscité.
Pour la théologie
orthodoxe, la beauté est bien une personne, le Christ.
« Et comme la beauté est une personne, comme le Christ
est la beauté en personne, comme il est la beauté transfigurée
parce qu’elle est passée par la défiguration de la Croix,
nous savons qu’elle nous attend là où nous ne l’attendons
pas. Le Visage de Dieu en l’homme nous permet de déceler
le visage des hommes en Dieu. ( Olivier Clément in «
SILLONS de LUMIERE », Ed.Fates,Troyes/France, 2002,
pp.83 et 84 ) ».
C’est sans
doute là un des leviers les plus puissants du christianisme
aujourd’hui : l’affirmation que l’être du monde est
beauté. Le christianisme a pour mission de révéler et
de donner à révéler cela, à savoir que le Dieu de la
Bible n’est pas un Dieu utile, consommable mais un Dieu
gratuit et par là source de salut ; un Dieu qui nous
restitue le sens de l’existence comme célébration, comme
fête puisque dans l’enfer, en Christ, l’Amour divin
est descendu, rendant ensuite possible toutes les synthèses,
tous les dépassements par la puissance de la Résurrection.
+STEPHANOS,
Métropolite de Tallinn et de toute l’Estonie.