Démocratie
et ecclésialité
(L’être démocratique et l’être ecclésial)
On s’interroge encore aujourd’hui sur
le rapport entre ces deux aspects de notre vie humaine,
la démocratie et l’ecclésialité (ou la démocratie et
la synodalité), alors que, au cours des siècles, la
question posée a été clarifiée de façon concrète et
manifestement pertinente. On examinera donc cette question
brièvement de trois points de vue, en partant justement
du “principe de majorité” qui constitue l’élément fondamental
de la condition démocratique, pour élucider l’aspect
unique en son genre, celui de l’ecclésialité.
A. De l’Antiquité hellénique
des Philosophes
Si nous remontons jusqu’à l’Antiquité,
nous ne retrouvons pas vraiment de trace, dans la tradition
hellénique antique qui se veut “démocratique”, du principe
de majorité. Le monde occidental, par la suite, afin
de distinguer ce qui est juste de ce qui est faux, s’est
fondé sur le principe d’authenticité, sur les preuves
infaillibles, sur les principes de majorité et d’utilité
du résultat. Pour les philosophes hellènes de l’Antiquité,
ces principes sont inconnus et totalement inconcevables.
La vérité est établie lorsque tous sont unanimement
d’accord et que chacun lui apporte son témoignage (à
savoir lorsque tous partagent la même opinion et que
chacun transmet sa propre expérience).
Commençons par un paradigme. Démocrite
dit que, si j’affirmais, devant un pot de miel, que
le contenu du pot est amer, on me dirait que je mens,
que je m’éloigne de la vérité, et cela, non pas parce
qu’il existerait, en dehors et au-dessus de nous, une
force ou quelqu’un qui décide de ce qui est sucré et
de ce qui est amer, mais tout simplement parce que l’expérience
de chacun témoigne de ce que le miel est sucré. Par
conséquent, si je soutiens le contraire, je ne me trouve
pas en accord avec vous, car je ne partage pas votre
expérience. Voilà donc où commence la démocratie pour
les Hellènes de l’Antiquité : lorsque tous contribuent
à l’épreuve commune pour que la vie soit véritable.
La vérité ne relève donc pas de la majorité, mais du
partage, du consensus sur l’expérience commune. Or la
majorité est valide et porte une valeur réelle, lorsqu’elle
sert de la vérité. Mais la majorité autonome ou autonomisante
peut facilement détourner la vérité. C’est justement
pour cela qu’on ne peut pas avoir majorité sans vérité.
Dans le cas contraire, la majorité peut facilement servir
le mensonge ou l’aliénation…
B. De la Théologie ecclésiale
Nous sommes maintenant invités à faire
une distinction entre “démocratie” et “ecclésialité”.
L’Église relève-t-elle du démocratique ? On peut tout
aussi bien répondre “oui !” que “non !”. “Oui”, parce
que l’ecclésialité porte en elle et représente l’idéal
démocratique comme modus vivendi socio-personnel et
socio-universel. “Non”, dans la mesure où la démocratie
suppose une dimension unique, la dimension horizontale
(démo-cratie), cependant que lui échappe la dimension
verticale. En d’autres termes, la démocratie est incompatible
avec la vie du corps ecclésial, car elle demeure éonistique
et représente un monophysisme — sinon politique, tout
au moins — théologique. Elle peut s’accomplir et est
complète comme système poli-tique, mais elle demeure
néanmoins déficitaire, lorsqu’elle prétend notamment
se substituer à l’ecclésialité divino-humaine, qui demeure
pour ceux qui arrivent à la vivre (méthexis-participation),
la voie vitale aussi bien pour le “siècle présent” que
pour le “siècle à venir”…
Par ailleurs, la démocratie demeure
profondément choisie mais certainement pas charismatique
. En effet, la démocratie refuse le charisme : elle
fait découler l’autorité de la volonté populaire. Dans
l’Église, la qualité épiscopale est charismatique (même
si le peuple a choisi son évêque), car l’évêque reçoit
un ministère (charisme constitutif et récapitulatif
de son Église locale) par un saint Mystère (chirotonie)
de l’Église, et il l’exerce en communion synodale avec
l’ensemble des évêques de l’Église, en participant à
un synode local. La notion théologique de la synodalité
est bien autre chose que la démocratie. Enfin, la démocratie
prétend se justifier par l’humanisme. Mais elle nous
propose un humanocentrisme qui se trouve à l’opposé
du théanthropisme chrétien : l’homme-Dieu veut substituer
au Dieu-homme…
C’est cependant un lapsus de qualifier
l’Église par cette notion, parce qu’elle est autrement.
Le ‘démo-cratique’ constitue certes une haute conception
humaine de la vie poli-tique = publique (et par suite
du droit) dans une perspective foncièrement horizontale
(démos) qui concerne l’implantation d’une “société parfaite”
ayant comme but le service de l’homme — l’“être démocratique”,
noyau essentiel de cette perspective — dans des relations
d’égalité (droits-kratos [état]) et de respect réciproque
(obligations-démos) communément imposées et acceptées
par le même démos [cf. la conception contemporaine des
Droits de l’Homme et du dualisme imposé : droits-obligations,
qui découle de ceux-là).
Mais, ‘l’ecclésial’ est en dehors de
cette dimension et loin aussi de toute “ecclésio-cratie”.
Pourquoi ? En tant qu’événement constituant une communauté
historique comme réalité eschatologique dans l’histoire
— et c’est une réalité qui advient constamment en Christ
et dans l’Esprit Saint —, l’ecclésialité est autrement
profonde et autrement vitale. En tant qu’in-stitution
dans l’histoire, l’Église, relève du droit “non démo-cratique”
mais “théo-cratique”, ou plutôt “théo-andrique” [voire
divino-humain]. Or, ce “théo-” de l’Église n’est donné
qu’en Christ (dans l’Esprit Saint) et la réalité “Christ”
(ou mieux, l’événement-Christ) implique à la fois la
réalité humaine dans son intégralité et la réalité divine,
“sans mélange, ni confusion” et “sans séparation, ni
division” . Le “Je” de l’Église ne représente pas un
aspect distinct de celui que désigne le “Je” du Christ
Lui-même. En tant que réalité pleinement horizontale
et verticale à la fois, l’Église n’a cependant pas son
droit (ni son “Je”) par elle-même, et elle ne le tient
pas non plus du “démos ecclésial”. Bien qu’elle assure
une communion profonde entre les hommes, cela ne se
réalise qu’en passant à travers la communion mystérique
avec Dieu .
Ici encore, il suffit de regarder ce
que sont les “rapports de l’homme avec les autres hommes,
ses prochains [synanthropes], et avec Dieu” (Abba Dorothée)
: l’Église, comme le et en tant que Royaume — et les
icônes aussi d’ailleurs — devient, en fin de compte,
une réalité explicitement uni-dimensionnelle (comme
effectivement le cercle de l’abba Dorothée…). Nous avons
là la dimension du Royaume à venir, où l’incréé est
en pleine communion ontologique avec le créé.
L’Église, en effet, a comme but la
plénitude eschatologique, déjà inaugurée dans l’Histoire
: le Royaume qui est “déjà là et pas encore” réellement
présent, bien que caché . Ainsi, l’“être démocratique”
et l’“être ecclésial” ne peuvent jamais être comparés
entre eux. Le premier — strictement historique — pouvait
s’inscrire dans le deuxième — qui reste bien foncièrement
eschatologique — et c’est pour cette raison que l’historique
ne peut jamais être confondu avec l’eschatologique et
encore moins le supplanter… Or il ne faut jamais oublier
que l’aspect démocratique demeure décidément une réalité
historique, mais manifestement une utopie eschatologique…
C. De la Tradition canonique
conciliaire
Lors des Conciles ecclésiaux, locaux
ou œcuméniques, si les évêques se rassemblent, ce n’est
pas dans le but d’exposer leur opinion ou leur “position”
ou encore — comme l’on dit couramment — leur “point
de vue” et imposer ainsi leur propre gré par le biais
du principe de majorité, c’est pour manifester et témoigner
l’expérience vécue, tant en raison de leur expérience
personnelle par participation au corps mystique du Christ
qu’à cause de l’expérience du corps ecclésial qu’eux-mêmes
récapitulent. C’est pourquoi il a pu arriver que des
Conciles locaux œcuméniques qui avaient réuni certains
d’évêques — qui, parfois, représentaient la majorité
— aient été, par la suite, rejetés par la « conscience
» de l’Église ; les évêques sont rentrés dans leurs
provinces et le corps ecclésial les a, tout simplement,
renvoyés, non qu’ils aient violé quelques principes
idéologiques, mais parce qu’ils ne le représentaient
pas. Il en va d’une certaine manière comme du miel.
“Si tu nous dis qu’il est amer, nous te coupons de la
communauté [cf. la formule canonique : “exclu de la
communion”], nous te refusons”…
C’est justement là qu’on doit rappeler
une chose. L’Église marche sur les traces des saints
et s’exprime par leur bouche. Les saints ne sont pas
des individus, ce sont des personnes. La différence
n’est pas seulement théorique : lorsqu’un homme est
véritable, notre humanité tout entière en est agrandie.
Nous voyons donc en la personne du saint celui que nous
souhaitons tous devenir et, puisqu’il a réussi, tous
peuvent réussir. Lorsqu’on voit un homme saint, on se
sent être en lui. Il nous emmène avec lui et nous mène
un peu plus loin…
C’est d’ailleurs le principe de l’unanimité,
posé à la base de la vie et de l’expérience ecclésiales,
du vécu et de la participation à l’expérience de la
Révélation au cours des siècles, qui a été retenu dans
les synodes de l’Église primitive et ancienne comme
le critère décisif des décisions synodales. Il est remarquable
que les Conciles qui se sont déjà tenus à l’époque de
saint Cyprien semblent bien avoir été régis par le principe
d’unanimité. Cette pratique était bien retenue au cours
des trois premiers siècles.
C’est néanmoins à partir du 4e siècle
que cette réalité ecclésiale prend une autre forme ou
plutôt un autre contenu. En effet, les canons du 4e
siècle, dont nous pourrions nous servir pour l’étude
de ce problème, reflètent le passage — et cela après
la date-charnière de l’Édit de Milan (313) — de l’unanimité
synodale à la majorité synodale. Ce sont le 6e canon
du Ier Concile œcuménique de Nicée (325) et le 19e canon
du Concile local d’Antioche (341). Ce qui est fort intéressant
c’est que ce même Concile local d’Antioche confirme
aussi bien l’unanimité synodale (canon 15 : « […], que
tous les évêques de l’éparchie ont été unanimes à porter
un jugement ») que la majorité synodale (canon 19 :
« […], que l’on observe le vote de la majorité »), fait
qui reflète justement cette transformation au cours
du 4e siècle. Mais ce n’est pas le principe d’unanimité,
qui demeure un donné canonique et qui doit être examiné
ici, mais, au contraire, c’est le principe de majorité,
qui doit être examiné et analysé en priorité.
Tout d’abord, le texte du 6e canon
du Ier Concile œcuménique de Nicée parlant de l’élection
des évêques, in fine, est ainsi conçu :
« […]. D’autre part, l’élection épiscopale ayant été
faite en commun avec discernement et d’une manière conforme
au canon ecclésiastique, même si deux ou trois font
de l’opposition par pur esprit de contradiction, que
l’on observe le vote de la majorité .
Le deuxième canon, que nous devons
également examiner ici, fait alors un pas en avant en
direction du renforcement du pouvoir du Synode. Le 19e
canon d’Antioche renvoie également aux élections et
aux consécrations des évêques qui apparaissent liés
à la formation de l’institution synodale. Nous lisons
dans ce canon :
« Un évêque ne peut être élu sans synode et sans la
présence de l’évêque métropolitain de l’éparchie ; en
plus de la présence indispensable de celui-ci, il est
en tout cas nécessaire que soient présents tous les
évêques co-célébrants de l’éparchie, que l’évêque métropolitain
aura convoqués par lettre. Si tous viennent, ce sera
pour le mieux ; si cela est difficile, il faut absolument
que la majorité des évêques soit présente ou qu’elle
envoie par écrit son assentiment à la consécration en
sorte que la chirotonie ait lieu soit en présence de
la majorité soit avec son approbation écrite. Si l’on
contrevient à cette ordonnance, la chirotonie n’aura
aucune valeur. Si au contraire, tout se passe selon
cette ordonnance, et que quelques-uns s’y opposent par
esprit de contradiction, que l’on observe le vote de
la majorité .
Dans le 6e canon du Ier Concile œcuménique
de Nicée ainsi que dans le 19e canon du Concile local
d’Antioche, c’est donc bien du principe de majorité
qu’il est fait mention, mais uniquement à titre de recours
ultime, et à la condition que les mobiles des opposants
soient bas et intéressés. Sinon, les Conciles/Synodes,
prenant leurs décisions à la majorité, et non à l’unanimité,
peuvent voir leur autorité contestée, à moins qu’il
ne soit prouvé, ainsi que le prévoit le 19e canon d’Antioche,
que la minorité a agi en raison d’une “querelle particulière”.
Autrement dit, c’est à partir du 4e siècle que l’Église
“devient”, petit à petit, plus …“majorito-cratique”
ou plus …“arithmo-cratique”, et donc plus …démo-cratique
!…
C’est en effet que « si nous comparons
le 19e canon d’Antioche au 4e canon du Ier Concile œcuménique,
qui fait également référence aux élections et aux chirotonies
des évêques, il apparaît clairement que le canon d’Antioche
constitue, avec une hésitation notable, un pas en direction
du renforcement du pouvoir du Synode au détriment de
l’Église locale. Ce pas important consiste en l’introduction
(pour la première fois ?) du principe de majorité dans
l’institution synodale. Ce principe soulève de sérieux
problèmes ecclésiologiques, parce qu’il sous-entend
que la quantité est un critère décisif de l’unité de
l’Église, ce qui va à l’encontre du caractère (“éthos”)
de l’Ecclésiologie ancienne (il est très probable qu’à
cette époque, les hérétiques étaient majoritaires).
Le principe de majorité, qui se trouve à la base du
droit séculier des régimes démocratiques, risque de
transformer l’institution synodale en une institution
purement juridique ; c’est la raison pour laquelle il
n’avait pas été appliqué dans les synodes de l’Église
ancienne, sauf lorsque toutes les tentatives de parvenir
à l’unanimité s’étaient avérées infructueuses » . C’est
le même problème qui est posé de nos jours par l’insistance
que mettent certaines Églises patriarcales ou autocéphales
orthodoxes sur le nombre des fidèles pour revendiquer
par la suite soit des droits de préséance dans la taxis
canonique de l’Église soit des droits de responsabilité
au sein de la “diaspora” orthodoxe. [Cf. le “Mythe des
grands et des petits”…].
De plus, « les synodes qui expriment
l’unanimité et la communion de tous les évêques “répandus
à travers tout l’univers”, jouissent d’une validité
et d’une autorité suprêmes, étant donné que ces synodes
ont été finalement approuvés par le “Amen” du peuple
de Dieu. C’est de cette manière que l’institution synodale
pourra retourner à sa source, qui est aussi la source
et l’expression ultime de toute l’unité de l’Église,
c’est-à-dire à la communion eucharistique. De même que,
dans la divine Eucharistie, le “Amen” du peuple de Dieu
se trouve parmi les conditions sine qua non définissant
la substance ecclésiologique des actes célébrés (pour
les Orthodoxes, il n’est pas permis que la divine Eucharistie
soit dite par le prêtre seul), de même dans le système
synodal, le consentement du peuple est indispensable.
Il faut cependant souligner que l’autorité et la validité
des décisions et des actes synodaux ne prennent pas
leur source dans le peuple (comme il advient dans la
démocratie), mais en Dieu par l’intermédiaire des évêques,
dans la communion de l’Église » .
* * * * *
Voilà donc quelques mots concernant
le rapport existant entre la démocratie et l’ecclésialité,
qui peut être un critère manifestement flagrant pour
notre mode de participation (méthexis) à l’événement
unique de la vie ecclésiale. Il serait néanmoins intéressant
que nous puissions consacrer un bon moment pour aborder
deux autres aspects qui vont en fait de pair et dans
le même sens que ce que nous venons d’examiner. Il s’agit,
d’une part, “de la démocratie et de l’amour” et, d’autre
part, “de la démocratie et de la vie monastique”. Aborder
ces deux aspects revient à aborder la question de la
démocratie et de la …mort ; autrement dit, il s’agit
des questions de la confirmation absolue de la vie après
la chute d’une part, et, d’autre part, de la transcendance
voulue et volontaire de cette chute et de la mort…
Archimandrite
Grigorios D. Papathomas,
Doyen du Séminaire Orthodoxe St Platon de Tallinn .

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