NOTES
LITURGIQUES
Le lundi qui suit le Dimanche de l'abstinence
de laitage est le premier jour du Grand Carême
proprement dit. Pendant quarante jours l'Eglise
nous invite à nous préparer
au temps de la Passion et au temps de Pâques. 1) LE JEUNE
On ne peut ignorer ou traiter à la
légère la question du jeûne
alimentaire, à laquelle s'attache une
authentique valeur spirituelle. Car le jeûne
est une "mise en disponibilité"
envers le Christ et sa Parole. Mais il ne
faut pas non plus le restreindre autour de
la seule abstinence alimentaire. Le jeûne
doit surtout nous aider à mieux contrôler
nos actes, nos pensées, nos paroles
; à mieux concentrer notre attention
sur les exigences du Seigneur, à nous
ramener à nos vraies dimensions pour
que le prochain soit rehaussé. Le jeûne
est un "tout" dont on ne doit pas
scinder les aspects intérieurs et les
aspects extérieurs, mais où
les premiers sont les plus importants. 2) LES LITURGIES
EUCHARISTIQUES a) En semaine
Selon notre discipline, les jours de jeûne
(c'est-à-dire tous les jours de Carême,
sauf le samedi et le Dimanche, jour de la
Résurrection), il n'y a pas de célébration
de la Divine Liturgie en signe de pénitence.
Pour permettre cependant aux fidèles
de communier, les Saintes Espèces son
soigneusement conservées après
la Liturgie du Dimanche et sont offert aux
fidèles, les mercredis et vendredis,
au cours d'une Liturgie dite des Présanctifiés,
c'est-à-dire où les Saintes
Espèces ont été consacré
préalablement. Aussi cette Liturgie
qui est plus exactement un office de Vêpres
suivi de communion, ne comporte pas de consécration
eucharistique.
Le Samedi, on célèbre la Divine
Liturgie de Saint Jean Chrysostorme. b) Le Dimanche
Durant tout le Carême, on célèbre
la Liturgie de Saint Basile le Grand au lieu
de celle de St Jean Chrysostome.
Cette Liturgie est célébrée
dans notre Eglise dix fois par an, comme suit
:
- les 5 premiers Dimanches de Carême,
- le Jeudi Saint, le Samedi Saint,
- la veille de Noël et de l'Epiphanie
(mais si ces fêtes tombent un dimanche
ou un lundi, la Liturgie de St Basile aura
lieu le jour même de la fête),
- le 1er janvier, fête de Saint Basile. 3) LES GRANDES COMPLIES
C'est le dernier des offices du jour, que
l'on dit les lundis, mardis, mercredis et
jeudis du Grand Carême.
Dans cet office on lit une grande prière
biblique de pénitence, celle de Manassé,
roi de Juda. 4) LE GRAND CANON
DE ST ANDRE DE CRETE
Il est lu par partie aux Grandes Complies,
les lundi, mardi, mercredi et jeudi de la
première semaine de Carême, et
intégralement le mercredi soir de la
cinquième semaine. C'est un grand poème
de 250 strophes, réparties en neuf
odes. 5) L'HYMNE DE L'ACATHISTE
C'est un long poème de louange à
la Sainte Vierge Marie, qui comprend 24 strophes,
disposées selon un ordre alphabétique
et divisées en quatre parties. Les
quatre premiers vendredis de Carême,
on en lit successivement une partie le soir
à Complies. Le cinquième vendredi,
on lit tout l'hymne.
L'office s'appelle "acathiste" parce
qu'on le chante debout. (Littéralement
c'est l'hymne pendant le chant duquel on ne
s'assoit pas).
En 626, les Avares et les Perses assiégeaient
Constantinople, dont l'Empereur était
Héraclius. Le clergé et le peuple
auraient alors passé la nuit entière
en prière, chantant debout cet hymne
à la Vierge. Et la ville fut sauvée.
On ajouta par la suite le souvenir de deux
autres délivrances de Constantinople,
lorsque la ville eut à soutenir le
siège des Arabes en 677 et 717. L'auteur
de l'hymne serait pour les uns le Patriarche
Serge de Constantinople, pour les autres son
archiviste, Georges le Pisside. 6) LE PREMIER SAMEDI
DE CAREME
nous faisons mémoire du miracle des
kolybes de St Théodore le conscrit,
qui mourut martyr au 4è siècle
de notre ère. Voici comment eut lieu
ce miracle : Julien l'Apostat ayant ordonné
d'exposer au marché des produits déjà
offerts aux idoles et pollués par le
sang des victimes, le saint martyr apparut
au Patriarche de Constantinople Eudoxe pour
avertir les chrétiens de ne se nourrir
que de kolybes, grains de blé bouillis
à l'eau et assaisonnés de sucreries,
et que nous consommons encore quand nous célébrons
nos requiem.
Dimanche
17 février 2008
Dimanche
du publicain et du pharisien
Ton
5 ; 5è Evangile
Epître
: 2Tim 3, 10-15 ; Evangile : Lc
18, 10-14
Avec
le Dimanche du Publicain et du Pharisien,
notre Eglise inaugure la période
liturgique du TRIODE qui couvre 10 semaines
préparatoires à la fête
de Pâques et qui se termine au Samedi
Saint. Cette période s'appelle ainsi
parce qu'à l'office des matines,
les canons ne comprennent plus que trois
odes (tri-odes) au lieu de neuf et qu'ils
sont contenus dans le livre liturgique propre
à ce temps qui porte lui-aussi le
nom de "Triode"
Ce
jour nous faisons mémoire de la parabole
du pharisien et du publicain. Qui est comme
le pharisien, qu'il s'éloigne du
sanctuaire, car le Christ est dedans, qu'on
doit recevoir dans l'humilité.
Texte
à méditer :
Fidèles,
fuyons la présomption du pharisien,
sa prétention de pureté. Appelons
sur nous la compassion, recherchons l'humilité,
le sentiment du publicain.
Kondakion
(t.3)
Pécheurs
comme le publicain, implorons le Seigneur.
Il est notre Maître, prosternons-nous
devant Lui, car Il veut le salut de tous
les hommes et donne l'absolution à
ceux qui se repentent. Il s'est incarné
pour nous, Dieu avec le Père sans
commencement.
Kondakion
(t.4)
Fuyons
l'orgueil du pharisien mais apprenons l'humilité
du publicain. Implorons et invoquons le
Sauveur : Pardonne-nous, seul Réconciliateur.
HOMELIE
par le P. André Borrely
Nous
sommes à soixante-dix jours de Pâques.
Ce dimanche est dans le rite byzantin, l'équivalent
du Dimanche de la Septuagésime dans le rite
romain. L'Eglise qui est une mère pleine
de bonté, qui connaît le cur
de l'homme, se conduit avec nous en pédagogue.
Elle ne veut pas nous faire passer brusquement d'une
vie qui trop souvent, hélas, est loin de
la ferveur des premières générations
chrétiennes, à l'intensité
de prière et d'ascèse du Grand Carême.
C'est pourquoi, de même qu'un vestibule en
forme de portique (le « narthex ») ménage
une transition entre la rue et la nef de l'église,
de même un porche liturgique et spirituel
de trois semaines nous prépare aux labeurs
de l'ascèse du Grand Carême. En Orient,
ce sont les dimanches du Pharisien et du Publicain
; de l'Enfant Prodigue ; du Carnaval ; et du Laitage.
En Occident, ce sont les dimanches de la Septuagésime,
de la Sexagésime et de la Quinquagésime,
Or, durant ces trois semaines de mise en condition
vitale pour vivre correctement le temps du Carême,
l'Eglise ne cesse de nous dire : "Vous allez
jeûner, prier, faire de nombreuses métanies.
C'est très bien et je suis la première
à vous inviter à le faire. Mais attention
! "La sagesse qui conduit au salut, c'est la
foi dans le Christ Jésus" (cf. l'épître
d'aujourd'hui). Cette foi est mystérieusement
suscitée en vous par la grâce divine.
Détournez-vous donc de vous-mêmes,
de vos uvres, de vos mérites, de votre
moralité, voire de votre piété.
Renoncez à vous faire valoir devant Dieu
et les hommes, puisque vous ne vivez que par la
grâce divine. Décrassez les vitres,
raclez la peinture qui les rendent opaques, mais
ne cédez surtout pas à l'imbécile
tentation de croire que, ce faisant, vous produisez
la lumière qui doit passer à travers
les vitres. Ne vous prenez surtout pas pour des
agents de votre propre divinisation."
Et aujourd'hui la sainte Eglise entreprend de nous
tenir ce langage avec l'épisode du Pharisien
et du Publicain. Elle nous dit: Jeûnez, mais
pas avec la mentalité du Pharisien. Jeûnez,
mais en ayant les sentiments du Publicain.
Qu'était-ce, au temps de Jésus, qu'un
pharisien ?
Les pharisiens étaient une association qui
se flattait de connaître plus exactement que
quiconque la Loi de Dieu, dans son texte et dans
sa tradition organisée, pour la pratiquer
ponctuellement et pour l'imposer aux autres. A une
connaissance plus approfondie de la Loi et de la
tradition dont ils étaient fiers, ils joignaient
en principe l'application la plus stricte de la
Loi et des points qu'ils en avaient déduits.
La Loi n'avait pas tout prévu. Il fallait
régler un grand nombre de cas au jour le
jour, c'est-à-dire rendre des arrêts.
Ceux des anciens faisaient autorité. D'autres
venaient s'y joindre. Chez les Juifs, personne n'avait
un pouvoir législatif comparable à
celui de Moïse. Il y avait donc une situation
fausse pour les docteurs, s'efforçant vainement
de mettre des déductions plus ou moins justes
sur le même rang que le texte lui-même.
Se croyant obligés de faire prévaloir
une autorité qu'ils n'avaient pas, il leur
arrivait de tomber dans une infatuation voisine
de la présomption et de l'orgueil. Mais le
principal danger était de se faire de la
supériorité dans la doctrine et dans
la pratique une raison de se séparer des
autres et de les mépriser. C'est ce qui se
produisit notamment par la façon dont les
docteurs insistèrent sur le sabbat, le soin
de la pureté légale et le paiement
des dîmes aux lévites et aux prêtres.
On en était arrivé à refuser
de manger un uf pondu le jour du sabbat ou
un fruit tombé de l'arbre à pareil
jour ! L'erreur fondamentale du pharisaïsme
fut de faire du zèle religieux une raison
d'éviter les relations cordiales avec le
prochain et presque un devoir de le mépriser
comme impur. En effet, une observation très
stricte de la Loi, souvent impossible au commun
des mortels, mettait les Pharisiens dans une classe
à part, grandement scandalisée des
dérogations aux règles nouvelles qu'ils
avaient posées.
"Mon Dieu, dit le Pharisien au Temple, "je
Te rends grâces de ce que je ne suis pas comme
le reste du monde".
L'Eglise, elle, nous prépare au Grand Carême
en cultivant un certain humour : au cours de la
semaine qui suit ce dimanche, elle nous autorise
à manger de la viande, même le mercredi
et le vendredi. En ne nous abstenant pas de viande
ces jours-là, nous devons penser à
la "jactance du Pharisien" (kondakion
du jour). Nous devons nous dire que notre Carême
sera un excellent moyen d'aller en enfer, si nous
en faisons l'occasion de nous faire valoir aux yeux
de Dieu et des hommes, surtout aux yeux de ceux
qui ne pratiqueront pas la même ascèse.
Et dans la nuit de Pâques, la sainte Eglise,
ayant gardé la même préoccupation,
nous fera lire la catéchèse dite de
Saint Jean Chrysostome: Vous qui avez jeûné
et vous qui ne l'avez pas fait, réjouissez-vous
aujourd'hui".
Dimanche
24 février 2008
Dimanche
du Fils Prodigue
Ton
6 ; Matines : 6è Evangile
Epître
: 1Co 6, 12-20 ; Evangile : Lc 15,
11-32
MEDITATION
L'Eglise nous ouvre les portes du repentir
par la voie de l'humilité. Avec le
Fils prodigue elle nous définit le
sens véritable de la métanoïa,
qui dépasse et englobe à la
fois la notion courante du repentir comme
moyen conscient de l'existence personnelle.
Le saint sera donc ce pénitent, pécheur
toujours plus conscient d'être le
premier des pécheurs et, de ce fait,
ouvert à la grâce. Tant il
est vrai, comme l'affirme Saint Isaac le
Syrien, que la "seule porte de la grâce"
est le repentir.
Le Fils prodigue s'est imaginé pouvoir
exister et agir en dehors de son Père,
poussé par quelque désir aussi
trompeur que secret, de curiosité,
d'aventures et de vanité. En cela
il ne diffère pas beaucoup de nous
et de notre époque: ce que son Père
lui offrait ne lui suffisait plus; il lui
fallait se libérer aussi d'une tutelle
qui l'empêchait de devenir maître
de son destin, voire même de le commander.
Il va donc s'en aller loin, très
loin, vers ces lieux nouveaux d'un monde
nouveau. Pour mieux les dominer!
Et ainsi de s'égarer! Son âme
perd la simplicité du discernement
Le cur qui se durcit se laissera peu
à peu gagner par toutes les incertitudes.
A force de tout désirer avec exagération,
le voici plongé dans le tragique
de toutes les
insignifiances. "Tout m'est permis,
écrit St Paul, mais j'entends, moi,
ne me laisser dominer par rien." Le
fils indigne ne le comprendra que beaucoup
plus tard, après avoir porté
dans sa chair et dans son esprit les terribles
stigmates du mirage de "sa vie libre".
A ses cris douloureux, qui ne sont pas encore
"douloureuse affliction", répondront
la faim, la misère, la déchéance
totale.
Alors il va rentrer en lui-même: chaque
nud de son bâton qui le conduit
au Père est une larme de repentance.
Le retour au Père! A la crainte qui
le saisit encore succèdent la foi
et l'espérance: le cur durci
fond enfin; oui, la seule vraie voie conduit
au Père.
Car le Père est Amour. Le frère
aîné ce troisième personnage;
de la parabole, se montre jaloux. Il s'irrite
du pardon généreusement donné.
Il refuse, malgré les instances de
son Père, de prendre part aux réjouissances.
Comme si la miséricorde divine faisait
tort à la justice. Comme si l'Amour
distingue le premier du dernier selon nos
convenances propres et nos appréciations.
Tout ce qui était au Père,
n'était-il pas toujours au fils aîné
?
Mais dans la maison du Père brûle
aussi un amour sans limites, une brûlante
affection pour le pécheur. Le fils
aîné, dans sa colère,
ne comprit pas qu'au pécheur repentant
Dieu accorde la plus grande grâce
qu'il puisse recevoir, un maximum de grâce.
Kondakion
(t.3)
Quittant
follement ta gloire paternelle, j'ai dissipé
dans le mal la richesse que tu m'avais donnée.
Et je te dis les paroles du fils prodigue
: j'ai péché contre Toi, Père
compatissant. Reçois-moi qui me repens
et fais de moi l'un de tes serviteurs.
Texte
à méditer
Eveille-toi,
lève-toi d'entre les morts et sur
toi luira le Christ. (Ephés 5, 14)
ET TU TOUCHERAS LE CHRIST !
HOMELIE
par le P. André Borrely
Dimanche
dernier, la Sainte Eglise nous prévenait
que le Grand Carême qui approche, devrait
être pour nous un temps de repentir,
de conversion, à l'exemple du publicain,
et non une occasion d'imiter le pharisien
en faisant du jeûne et de l'ascèse
des "uvres" qui nous vaudraient
des mérites et nous donneraient des
droits sur Dieu.,
Aujourd'hui, elle poursuit le même enseignement
en nous mettant en garde contre le danger
d'imiter, durant le Carême, le fils
aîné de la parabole. C'est un
peu à tort qu'on appelle cette parabole
"la parabole de l'Enfant prodigue".
Il serait plus exact de l'appeler soit "la
parabole de l'amour du Père" soit
"la parabole des trois fils" : le
fils prodigue, le fils aîné et
Jésus qui est le vrai Fils aîné.
Le fils prodigue dit: "Père, j'ai
péché contre le Ciel et contre
toi". "Contre le Ciel" signifie
"contre Dieu". Le père de
la parabole n'est donc pas Dieu, mais un père
terrestre. Il est cependant évident
que son amour paternel est une image de l'amour
divin. Quand donc le père dit à
l'aîné : "Tu es toujours
avec moi, et tout ce qui est à moi
est à toi", cette affirmation
de l'unité de l'être, d'où
s'ensuit une parfaite communication de tout
l'avoir familial, convient aussi bien à
la vie divine de la Sainte Trinité.
C'est exactement ce que dit Saint Jean : "Au
commencement le Verbe était face à
Dieu"... "Croyez-Moi : Je suis dans
le Père et le Père est en Moi"..."Tout
ce qui est à Moi, Père, est
à Toi, et tout ce qui est à
Toi est à Moi". Il y a identité
littérale entre cette parabole et ce
qui se passe dans les profondeurs de la vie
trinitaire telles que nous les révèle
le quatrième Evangile.
Le fils aîné de la parabole apostrophe
son père et le couvre de reproches
parce qu'il crève de jalousie. Il refuse
d'appeler "frère" celui qui
vient de rentrer. Jésus, lui, est le
vrai fils aîné. Il est parti
à la recherche des fils prodigues que
nous sommes, pour nous restituer l'esprit
familial et l'héritage perdu. Cette
parabole nous dit que le Dessein éternel
de Dieu sur l'humanité se réalise
à travers, voire au moyen des péchés
des hommes, qu'ils soient infidèles
comme l'enfant prodigue ou mal fidèles
comme le fils aîné. Elle nous
décrit la bonté paternelle,
c'est-à-dire, en fin de compte, la
bonté divine. Le père de famille
traite celui qui revient à la maison,
non comme un journalier, mais comme un hôte
de marque. La robe de fête est en Orient
la marque d'une haute distinction. Il n'existait
alors aucune "décoration"
et lorsqu'un roi voulait honorer un de ses
dignitaires particulièrement méritant,
il lui offrait un vêtement luxueux.
C'est pourquoi le fait de revêtir un
vêtement neuf est un symbole du temps
du salut. L'enfant prodigue est traité
en invité d'honneur. L'anneau qu'on
lui remet est une bague-cachet ; la remettre
à quelqu'un, c'était lui donner
les pleins pouvoirs. Quant aux souliers, c'était
un luxe et seuls les hommes libres en portaient
: le fils ne doit pas plus longtemps courir
pieds nus comme un esclave. On mange le veau
gras: il est rare à cette époque
de manger de la viande. C'est ici un signe
de joie et de fête pour la maison et
les domestiques, et un symbole de l'accueil
solennel du fils qui revient s'asseoir à
la table familiale. Ces marques d'honneur
sont la manifestation visible du pardon :
le fils prodigue retrouve sa situation de
fils et tout le monde doit le savoir. Comme
ce père qui organise un festin, Dieu,
bon, indulgent, miséricordieux, débordant
d'amour, est plein de joie, lorsque celui
qui était perdu, rentre au bercail.
Mais Jésus a raconté la parabole
à des hommes qui ressemblent au fils
aîné. Gare à nous qui
nous apprêtons à jeûner,
si nous demeurons sans joie, froids, insensibles,
ingrats et infatués de nous-mêmes
! Malheur à notre Carême s'il
ne sert qu'à alimenter notre égoïsme
et la trop bonne opinion que nous avons de
nous-mêmes ! L'intérêt
du Carême, sa raison d'être, c'est
que les morts ressuscitent, que ceux qui étaient
perdus reviennent à la maison du Père.
Si elle est satisfaite d'elle-même,
notre "justice" nous sépare
de Dieu. Le Carême ne doit donc pas
être un temps d'autosatisfaction.
L'erreur primordiale du cadet fut de n'avoir
pas pris conscience du privilège qui
était le sien, d'être de naissance
de la famille de son père. Son tort
a été de n'en vouloir que l'avoir.
Il exige non seulement d'avoir le droit de
propriété, mais aussi le droit
de disposer des biens. Il veut donc être
indemnisé et pouvoir s'organiser une
vie indépendante. Il transforme "tout
son bien" en argent et émigre.
Il doit s'occuper d'animaux impurs (les cochons)
et il est ainsi perpétuellement obligé
de renier sa religion (sans doute aussi doit-on
garder les porcs le jour du sabbat !). Son
père a accepté le partage demandé
et le départ de son fils. Par là
il révèle de quelle sorte est
son amour : non seulement de don total ("tout
ce qu'il avait acquis"), mais laissant
liberté entière aux fils de
choisir à leur gré le type de
rapports qu'ils entendent garder avec leur
père : soit d'un père tirelire,
soit d'une "vie avec". Mais la "vie
avec" ne doit pas être celle du
fils aîné.
Au moment de Pénétrer dans le
temps du Carême, nous devons nous dire
que celui-ci ne doit pas faire de nous seulement
des "justes". Car il y a quelque
chose au-dessus de la justice, c'est la bonté
d'un cur s'ouvrant, tout grand et librement.
Sans la bonté, la justice devient froide.
L'homme ankylosé dans la justice a
le sentiment qu'en se convertissant le pécheur
sort de l'ordre établi. Qu'est-ce-que
cela signifie que ce vaurien, après
avoir tout gaspillé, devienne maintenant
vertueux et se tire ainsi d'affaire ?
Ceci dit, il reste que l'expression «Tout
m'est permis" ne signifie pas qu'il faille
se dispenser de Carême et d'ascèse.
Ce "tout M'est permis" par lequel
commence l'épître d'aujourd'hui,
est probablement un adage de Paul qu'avaient
adopté, Pour en fausser le sens, les
pagano-chrétiens de Corinthe, partisans
de la liberté absolue. L'ascèse
est indispensable au corps dans la mesure
où celui-ci est "Je temple du
Saint-Esprit". Je n'ai pas un corps comme
on possède un vêtement ou une
montre. Je suis mon corps. Mon corps, c'est
moi, c'est le phénomène de contact
de ma personne créée à
la réplique de Dieu et selon sa ressemblance.
A l'ère du Minitel rose et de la grande
bouffe, des films porno, d'un Internet où
les sites vulgaires pullullent et d'une humanité
divisée en deux : ceux qui meurent
de malnutrition et ceux qui meurent (du cancer,
des maladies cardio-vasculaires) pour avoir
trop mangé durant trop longtemps, il
est salutaire de rappeler la nécessité
du jeûne et de l'ascèse : pour
que je parvienne à "ne me laisser
dominer par rien". Le tout est que nous
jeûnions avec la mentalité du
publicain et non avec celle du pharisien,
que nous pratiquions l'ascèse dans
l'esprit de repentir du fils cadet et non
dans le sentiment de justice ankylosée
du fils aîné. Alors nous deviendrons
les fils du Père par l'entremise de
l'Unique Fils aîné.
Vendredi
29 février 2008 : Saint Cassien le Romain
Tropaire,
ton 8
Par
les flots de tes larmes tu as fait fleurir le stérile
désert, par tes profonds gémissements
tu fis produire à tes peines cent fois plus,
par tes miracles étonnants tu devins un phare
éclairant le monde entier; vénérable
père Cassien, rie le Christ notre Dieu de
sauver nos âmes.
Samedi
1er mars 2008 : Samedi des défunts
Epître
: 1Th 4, 13-17 ; Evangile : Jn 5,
24-30
En
ce samedi des défunts, les divins Pères
ont prescrit de faire mémoire de tous ceux
qui, depuis l'origine des siècles, se sont
endormis dans l'amour de Dieu et l'espérance
de la résurrection, de la vie éternelle.
"...Epuiser
volontairement son corps au point de fatiguer
l'esprit, c'est faire une mortification déraisonnable,
même si on le fait pour acquérir
la vertu. (...) Il faut se nourrir chaque
jour autant qu'il est nécessaire pour
que le corps fortifié soit l'ami et
l'aide de l'âme dans la pratique de
la vertu ; sinon il peut arriver que le corps
n'en pouvant plus, l'âme s'affaiblisse
elle aussi."
(St
Séraphim de Sarov. Instructions spirituelles
in Ascètes russes pp64-75 Ed Soleil
levant Namur 1957)
Ce
jour nous faisons mémoire de la seconde
et intègre Parousie de Notre Seigneur
Jésus-Christ.
Juge
de tous, quand Tu siégeras pour juger
la terre, juge-moi digne d'entendre ta voix
qui dira : Venez.
Dans
ton ineffable amour de l'homme, Christ-Dieu,
donne-nous d'entendre ta voix désirée.
Compte-nous
avec ceux qui sont à ta droite.
Aie
pitié de nous.
MEDITATION
Dieu a dit par le prophète: "Ceci
est mon repos : Fais reposer ceux qui sont
accablés." (Is.28/12)
Fais donc le repos de Dieu ô homme et
tu n'auras pas besoin du "pardonne-moi".
Fais reposer les accablés, visite les
malades, occupe-toi des pauvres, et cela est
la prière. Et je t'assure, mon ami,
chaque fois qu'un homme fait ainsi le repos
de Dieu, cela est prière (...).
Sois donc attentif, mon ami : s'il se présente
à toi quelque chose d'agréable
à Dieu, ne dis pas : "C'est le
temps de la prière. Je vais prier et
je ferai cela après". En attendant
que tu aies fait la prière, la chose
qui aurait fait plaisir à Dieu, t'aura
échappé. Tu auras ainsi perdu
l'occasion de faire la volonté et le
bon plaisir de Dieu. Par ta prière,
tu auras commis un péché. Fais
ce qui plaît à Dieu. C'est cela
prier.(...)
Ecoute la parole de l'apôtre : "Si
nous nous jugions nous-mêmes, nous ne
serions pas jugés" (1 Cor. 11/31).
Juge toi-même ce que je vais te dire.
Si tu pars pour un long voyage et qu'à
cause de la chaleur il t'arrive d'avoir soif,
si tu rencontres alors un frère et
que tu lui dises : "Soulage-moi de la
soif qui m'accable", et qu'alors il te
réponde : "C'est l'heure de la
prière. Je vais prier, et ensuite je
me rendrai chez toi" ; en attendant qu'il
ait pitié et revienne a toi, tu mourras
de soif.
Que t'en semble ? Qu'y a-t-il de meilleur
pour toi, qu'il aille prier, ou qu'il apaise
ton tourment ?
Quelle utilité aura la prière
de celui qui ne soulage pas la souffrance
du prochain ? Le Seigneur n'a-t-il pas déclaré
que nous serions jugés sur nos uvres
?(...)
Ce que je t'ai écrit : "Quand
on fait la volonté de Dieu, cela est
prière", cela me semble beau.
Mais parce que je te l'ai dit, ne va pas te
relâcher de la prière et ne cède
pas à l'ennui selon ce qu'il est écrit
que Notre Seigneur a dit : "Priez et
ne vous lassez pas". Applique-toi à
la veille, chasse de toi la somnolence et
la pesanteur. Sois en éveil jour et
nuit, et ne te laisse pas aller au découragement.
(Aphraate le Persan. UNE NUEE DE TEMOINS,
pp. 66-67, Ed. du Cerf, 1974).
HOMELIE
par le P. André BORRELY
Durant
tout le Grand Carême nous nous abstenons
de viande, d'ufs et de tout laitage.
Mais l'Eglise qui est une mère pleine
de bonté, nous invite à entrer
dans le Carême progressivement. L'usage
de la viande est autorisé aujourd'hui
encore. A partir de demain, seulement le
laitage restera autorisé jusqu'à
dimanche compris. Et demain en huit commencera
le Carême proprement dit.
De là le choix de l'épître
de Saint Paul aux Corinthiens. Comme elle
ne cesse de le faire depuis le dimanche
du publicain et du pharisien, la sainte
Eglise nous encourage certes à jeûner,
mais tout de suite elle ajoute : "Quand
vous jeûnez, ne vous prenez pas au
sérieux. L'usage des aliments (carnés
ou non) ne doit jamais devenir une fin en
soi mais toujours demeurer un moyen au service
de l'essentiel qui est la conversion du
cur de pierre en cur de chair".
Au temps de Saint Paul, dans la communauté
pagano-chrétienne de Corinthe, la
question était de savoir si des chrétiens
pouvaient s'approvisionner dans les boucheries
où l'on vendait des viandes qui avaient
été immolées aux idoles
et que les bouchers avaient achetées
dans les temples païens. Saint Paul
se sentait libre de consommer de telles
viandes. Mais il y avait des "faibles"
(notamment des judéo-chrétiens,
d'anciens juifs qui avaient reçu
le baptême) qui étaient viscéralement
hostiles à une telle consommation
et scandalisés par ceux qui croyaient
pouvoir l'accepter. Et Saint Paul de conseiller
de mettre l'amour des "faibles",
le souci de ne pas les scandaliser, au-dessus
de la liberté qu'il éprouve
devant les viandes immolées aux idoles.
"Je me passerai de viande à
tout jamais, afin de ne pas causer la chute
de mon frère". La liberté
de l'Apôtre, nous devons la faire
nôtre en temps de Carême : si
je jeûne, je ne dois pas devenir esclave
de mon jeûne. Ne pas manger de viande
durant des semaines est un non-sens, si
durant des semaines je continue à
dire du mal des autres, si je me permets
de juger ceux qui ne font pas le Carême,
etc... Si je suis invité chez des
gens qui ne savent plus du tout ce qu'est
le jeûne, ni l'Eglise, ni le christianisme,
et qui, pleins de bonté et d'amour
cependant, ont fait des frais pour me recevoir,
qu'est-ce qui sera le plus important aux
yeux du Christ : que je puisse lui dire
au soir de ma vie qu'aucun produit d'origine
animale n'a pénétré
en moi en temps de Carême, ou bien
que mon souci a été de ne
pas décevoir des gens qui avaient
fait tout leur possible pour me témoigner
leur amitié et leur hospitalité
? Paul était prêt à
se «passer de viande à tout
jamais" plutôt que "de causer
la chute de (son) frère" à
cause d'un aliment. En cette fin du XXème
siècle, dans une civilisation désormais
post-chrétienne, il peut arriver
que nous soyons amenés à consommer
de la viande afin d'éviter une telle
chute. C'est le jeûne qui, comme le
sabbat, est fait pour l'homme et non point
l'homme pour le jeûne.
Mais cet avant-dernier dimanche avant le
début du Carême est aussi bien
celui du Jugement dernier. Il ne s'agit
plus seulement, comme dans certaines paraboles,
du jugement particulier qu'opèrent
la mort et la parution devant Dieu, mais
de la Parousie proprement dite. Et en nous
faisant lire ce passage du premier Evangile,
la sainte Eglise poursuit le dessein qu'elle
a exprimé dès le dimanche
du publicain et du pharisien : le jeûne,
l'ascèse ne sont que des moyens d'aller
en Enfer s'ils ne sont pas au service de
la miséricorde et de l'amour. Pour
s'entendre appeler par le Christ installé
sur son trône de gloire : "les
bénis de mon Père", il
ne suffira pas d'avoir jeûné.
Encore faudrait-il que notre jeûne
ait manifesté sa fécondité
dans les six "uvres de miséricorde"
retenues par le Nouveau Testament et la
tradition chrétienne : donner à
manger et à boire à qui en
a besoin, accueillir l'étranger,
vêtir celui qui est nu, visiter les
malades et les prisonniers. L'Ancien Testament
prescrivait déjà ces uvres
en y ajoutant l'aide aux veuves et aux orphelins
et l'ensevelissement des morts. Ce sont
les besoins humains les plus criants : manger
et boire, avoir un logement et des vêtements,
être secouru dans la maladie. L'aumône
est une réponse globale à
ces besoins divers, aussi a-t-elle été
de tout temps recommandée. Le tout
est qu'elle soit effectuée avec cur
et personnalisée.
Mais le plus important est ici la révélation
d'une rencontre entre les païens eux-mêmes
et le Christ. En s'identifiant à
ceux qui sont dans le besoin, Jésus
affirme la possibilité pour celui
qui l'ignore, de le rencontrer cependant
en la personne des pauvres auxquels le païen
aura témoigné de l'amour.
Et malheur aux jeûneurs qui, en pareilles
circonstances, auront été
inférieurs à ces païens
! De nos jours, nous pouvons remplacer "païens"
par "agnostiques", par "athées",
voire par «le-chrétien-qui-ne-va-pas-à-la-messe".
Comment oser situer hors de l'Eglise telle
qu'elle, apparaît aux yeux de Dieu,
l'homme qui, sans être chrétien
ou sans être "pratiquant",
aura donné au Christ qu'il ignore
ou connaît mal, le témoignage
d'un amour agissant envers les frères
du Christ ? Chaque fois qu'un homme en aime
un autre, il est engendré de Dieu,
Dieu est présent en lui. L'amour
qui unit un homme à un autre homme,
procède de Dieu, a sa source en Dieu,
part de Dieu, dont Saint Jean nous dit qu'il
est Amour. Chaque fois qu'il est authentique,
l'amour est pour l'homme communion à
la génération divine du Fils,
communication de la Vie même du Fils,
c'est-à-dire du Saint-Esprit. Chaque
fois qu'il est authentique, l'amour se trouve
donc dans l'Eglise intérieure (visible
?, invisible ?, cela dépend). A l'insu
de l'incroyant qui aime, l'amour descend
de Dieu et germe dans le cur de cet
incroyant par le don que ce dernier fait
de lui-même à autrui. Hors
de l'amour point de salut ! Celui qui prétend
être dans l'Eglise par l'ascèse
du Carême tout en "haïssant"
son frère (= sans l'aimer), est en
fait hors de l'Eglise. L'amour humain de
l'incroyant pour l'homme qui est dans le
besoin, signifie la présence cachée
mais effective en cet incroyant de l'Amour
qui est Dieu lui-même. Le don désintéressé
qu'un homme (fut-il incroyant) fait de lui-même
aux autres, le fait entrer à son
insu dans l'Eglise, dans la mesure où
ce don procède du don du Père
à son Fils et prolonge inconsciemment
le don vivifiant du Fils qui communique
aux hommes l'Esprit Saint "libéré"
par la résurrection du Christ d'entre
les morts.
Si Dieu est Amour, l'incroyant qui est dans
l'amour de Dieu, est en Dieu et celui qui
jeûne sans aimer, est hors de Dieu.
Nous devons jeûner durant le Grand
Carême, mais à la condition
expresse que ce soit pour mourir à
nous-mêmes et pour aimer. Alors, mais
alors seulement, étant capables de
donner la vie à autrui, nous ne serons
pas étrangers à l'acte divin
et incréé par lequel le Père
donne à son Fils sa Vie divine, son
Saint-Esprit, et à l'acte divino-humain
par lequel le Fils meurt sur la Croix pour
faire éclater en sa Résurrection
l'écorce charnelle assumée
à l'Annonciation et ainsi vivifier
et diviniser dans le Saint-Esprit les enfants
du Père.
Dimanche
9 mars 2008
Dimanche
de la tyrophagie ou du dernier jour des laitages
Ce
jour nous faisons mémoire de l'exil
d'Adam, la première créature
, hors des délices du Paradis. Qu'avec
les ancêtres amèrement se lamente
le monde. Ils ont mangé la douce nourriture.
Et il tombe avec eux qui sont déchus.
Homélie
par le P. André Borrely
Depuis
le dimanche du publicain et du pharisien,
je n'ai cessé de vous dire et de vous
redire que, pour la Sainte Eglise, l'ascèse
et le jeûne sont certes très
importants, mais que c'est à la condition
expresse qu'ils redondent en uvres de
miséricorde, en amour de Dieu et des
frères. C'est ce que nous redit l'Eglise
aujourd'hui encore, au moment même de
nous faire pénétrer dans le
temps du Carême.
"C'est l'heure de nous arracher au sommeil
; le salut est maintenant plus près
de nous qu'au temps où nous avons cru...
Laissons-là les uvres de ténèbres
et revêtons les armes de lumière...
Point de ripailles ni d'orgies, pas de luxure
ni de débauche, pas de querelle ni
de jalousie". Cet appel à la conversion,
au repentir, sied parfaitement aux dispositions
intérieures avec lesquelles nous devrons,
dès demain, commencer l'ascèse
du Grand Carême.
Et une fois de plus l'Eglise, par la bouche
de Saint Paul, tient à relativiser
les comportements alimentaires. Dimanche dernier
nous avons dit dans quel contexte socioculturel
et religieux (pagano-chrétien et judéo-chrétien)
se posait, au temps de Saint Paul, la question.
Or il est intéressant de remarquer
comment l'Eglise retourne les textes : du
temps de Saint Paul, le "faible",
c'est-à-dire le judéo-chrétien
non encore totalement affranchi de la Torah
juive, "ne mange que des légumes".
En contexte chrétien fortement influencé
par les milieux monastiques, le "faible"
c'est plutôt celui qui ne peut se passer
de viande. Or l'Eglise se sert du texte de
Saint Paul pour nous dire aujourd'hui (comme
elle nous le redira dans la nuit de Pâques
avec la catéchèse de Saint Jean
Chrysostome) : "Si vous jeûnez,
ne méprisez pas celui qui ne jeûne
pas, et si vous ne jeûnez pas, celui
qui jeûne".
Mais la sainte Eglise a gardé pour
la bonne bouche, si je peux dire, le précepte
en fonction duquel l'ascèse (il est
encore question de l'ascèse dans l'Evangile
d'aujourd'hui et toujours dans le même
sens : "Quand tu jeûnes, parfume
ta tête et lave ton visage, pour que
ton jeûne soit connu non des hommes,
mais de ton Père qui est là
dans le secret." Il ne faut pas que les
autres se doutent que nous jeûnons!)
prend tout son sens et sans l'observance duquel
elle ne saurait être authentique. Il
s'agit du pardon. Dans un de ses sermons Saint
Césaire d'Arles dit : "Il y a
deux sortes d'aumône : l'une par laquelle
nous donnons aux pauvres, l'autre par laquelle
nous sommes indulgents pour nos frères
chaque fois qu'ils pèchent contre nous.
Avec l'aide de Dieu, faisons l'un et l'autre,
car l'une sans l'autre n'a pas de valeur.
Préparons-nous donc ces deux genres
d'aumône comme des ailes spirituelles
pour voler, libres et légers, vers
notre vraie patrie, la Jérusalem céleste".
Si nous sommes durs avec les autres et refusons
de leur pardonner en voulant faire respecter
notre justice, Dieu s'en tiendra avec nous
à notre justice stricte et purement
distributive. Pardonner à nos frères
nous permet de demander pardon à notre
tour, de prier avec l'espérance d'être
pardonnés. Or, si nous pratiquons l'ascèse
durant le Carême, n'est-ce pas dans
l'espérance d'obtenir le pardon de
nos fautes ? Si une rancune tenace nous empêche
de faire pleinement nôtre la cinquième
demande du "Notre Père»
c'est toute notre ascèse du Carême
qui, tel un château de cartes, s'effondre
: "Remets-nous nos dettes" (et nous
jeûnons pour te demander avec notre
corps de nous les remettre) "comme nous
aussi avons remis à nos débiteurs".
Notre mesure pour les autres sera celle que
Dieu adoptera pour nous.
Mais le modèle de notre miséricorde
et son extension indéfinie (nous devons
pardonner "soixante-dix fois sept fois",
c'est-à-dire toujours) et universelle,
est la Miséricorde divine elle-même
à notre endroit, Miséricorde
qui s'est incarnée en Jésus
de Nazareth. Le pardon, c'est la forme que
prend l'amour quand on lui a fait du tort.
Et le Christ est le pardon vivant, dans la
mesure où, étant "Un de
la Sainte Trinité" devenu homme,
il est l'Amour incarné. Nous ne pouvons
bénéficier de ce que nous appelons
la "Rédemption" sans y contribuer.
Or notre contribution, c'est l'amour du prochain
plus encore que le jeûne, même
s'il est salutaire que le jeûne creuse
en nous cet amour. Le jeûne est toujours
un moyen, il ne doit jamais être une
fin.. La fin, c'est l'amour de Dieu et des
frères. Et l'amour du prochain doit
devenir en nous pardon, dès que le
prochain prend à notre égard
l'attitude que, si souvent, nous prenons à
l'égard de Dieu, c'est-à-dire
dès que le prochain nous a fait du
tort.
Rabbi Yosé disait: "Si quelqu'un
pèche une, deux ou trois fois, on lui
pardonne ; mais non pas s'il pèche
quatre fois". Rabbi Yosé se fondait
sur deux versets bibliques : "Ainsi parle
le Seigneur: A cause de trois crimes de Juda,
même de quatre, je ne révoque
pas mon arrêt. " (Amos 2/4) et
" Le Seigneur... qui punit l'iniquité
des pères sur les enfants et sur les
enfants des enfants jusqu'à la troisième
et la quatrième génération"
(Exode 34/7). Quand donc Pierre demandait
à Jésus s'il devait pardonner
jusqu'à sept fois, il pouvait se croire
généreux ! Or le Christ lui
répond qu'il doit pardonner indéfiniment.
Si généreux qu'il soit, Pierre
se tient encore sur le terrain de la casuistique
juive, où Jésus refuse de se
laisser entraîner. Le judaïsme
rabbinique connaissait l'idée du pardon
fraternel, mais à l'intérieur
du système législatif. On discutait
du nombre de pardons légitimement accordés.
Quand Jésus répond à
Pierre qu'il doit pardonner "soixante-dix
fois sept fois", il reprend le chant
de vengeance de Lamech dans Genèse
4/24 : "Caïn sera vengé sept
fois et Lamech soixante-dix fois sept fois"
Mais Jésus retourne ce chant de vengeance
dans le sens du pardon. Dans les deux cas
le chiffre signifie que cette vengeance ou
ce pardon n'auront pas de fin. Aux déterminismes
sociologiques ou psychologiques de la vengeance
s'oppose maintenant le pardon fraternel illimité.
Comme le monde, l'Eglise connaît la
dure réalité du péché
et des offense personnelles. Le pardon seul
peut la sauver du cercle infernal : offense
(= péché), donc rancune (= péché),
c'est-à-dire le péché
engendrant le péché. Le pardon
des chrétiens ne doit pas être
un pardon de bienséance, ni un pardon
de caractère juridique mais personnel.
Il doit être bien davantage que quelques
paroles d'apaisement ou un arrangement à
l'amiable. Je dois haïr le mal (c'est
tout le sens des psaumes de vengeance que
nous avons tant de mal à prier), toutes
les formes de mal, mais je dois toujours laisser
passer le "courant" divin qui de
Dieu va vers tout homme, même si l'autre
ferme l'interrupteur ! Il vaut mieux "se
faire rouler" que de risquer le reflux
du "courant". Le Christ est offert
par Dieu à tout homme par son Père.
Il est donc essentiel que je n'entrave pas
cette communication. Il est impossible d'être
chrétien, c'est-à-dire de recevoir
dans le Saint Esprit la plénitude de
la vie divine du Christ, et de refuser de
laisser au Père la possibilité
d'être, par mon humble entremise, le
Mendiant qui frappe à la porte du cur
de tout homme, y compris de l'homme qui a
violé ma fille, tué ma femme
ou qui m'a fait passer vingt ans de ma vie
en prison ou au Goulag, alors que j'étais
parfaitement innocent.
Il est plus facile de jeûner que de
pardonner, mais le pardon est plus salutaire
encore et plus grand que le jeûne !
Lundi
10 mars 2008
DEBUT
DU GRAND CAREME
Dimanche
16 mars 2008 : 1er dimanche du Grand Carême
Dimanche
du Triomphe de l'Orthodoxie
Ton
1; Matines 9è Evangile
Epître
: Hb 11, 24-26, 32-12, 2 ; Jn 1,
43-51
TROPAIRE
Nous nous prosternons devant ta pure image,
ô Dieu bon. Nous implorons le pardon
de nos fautes, Christ notre Dieu. Car Tu
as consenti, dans ta chair, à monter
sur la Croix, afin de sauver de la servitude
de l'ennemi ceux que Tu avais créés.
C'est pourquoi nous Te crions, dans notre
gratitude': Tu as tout rempli de joie, ô
notre Sauveur, en venant sauver le monde.
KONDAKION
: Ti
hypermaho stratigo ta nikitiria
Τη
υπερμάχω στρατηγω τά νικήτιρια
Invincible
chef d'armée, à toi les accents
de la victoire! Libérée du
danger, ta ville, ô Mère de
Dieu, t'offre les hymnes de reconnaissance.
Toi dont la puissance est irrésistible,
de tout péril délivre-moi,
pour que je puisse t'acclamer : Réjouis-
toi, Epouse inépousée !
L'Orthodoxie
fête, ce jour, une grande date, celle
du 11 mars 843, qui instituait le «rétablissement
des icônes" après plus
d'un siècle d'hérésies,
de doutes, de discussions théologiques
et même de persécutions. En
effet la dernière hérésie
qui ravagea l'Eglise d'Orient fut l'iconoclasme.
Dès 726, l'Empereur Léon 111
signait le premier décret contre
les icônes, suivi de bien d'autres,
jusqu'en 786/787 où le Concile cuménique
de Nicée proclama la légitimité
du culte des saintes images, en ce sens
que la vénération dont elles
sont l'objet s'adresse à Dieu, qui
est ainsi adoré, ou aux Saints qu'elles
représentent. Toutefois la querelle
des images avait mis l'Empire à feu
et à sang, occasionnant même
deux schismes avec l'Eglise de Rome d'une
durée de 70 ans. C'est donc ainsi,
sous le règne de l'Impératrice
Théodora, décidée à
rétablir l'Orthodoxie, que prit fin
en 843 la lutte des iconoclastes.
Cependant plus tard l'objet de la fête
fut élargi: A la condamnation des
iconoclastes vint s'ajouter la célébration
du 1er dimanche de Carême et les sentences
contre les hérésies nouvelles
ou anciennes, si bien que les noms des hérétiques
sont suivis d'un triple anathème
taudis qu'on acclame, avec une triple bénédiction,
les noms des défenseurs de la foi.
De nos jours, le Dimanche de l'Orthodoxie
est la fête de la manifestation de
l'unité et de la catholicité
de l'Orthodoxie, dans tous les pays où
elle existe. Elle est la fête du triomphe
de ]'Orthodoxie, le témoignage de
sa présence universelle dans le monde,
confessant une même foi, vivant un
même dogme, unie dans une même
spiritualité, transmise par le Christ
et les Apôtres. C'est
un jour émouvant que ce dimanche,
"Triomphe de l'orthodoxie'', émouvant
parce qu'il nous rappelle toutes ces grandes
figures spirituelles qui, par leur foi,
leur courage, leur persévérance,
ont atteint la plénitude en Christ
et nous ont conservé intact, à
nous leurs héritiers indignes mais
reconnaissants, le contenu de l'Orthodoxie.
L'Orthodoxie, un grand mot et un héritage
encore plus grand pour nous qui avons été
élevés dans son enseignement.
L'Eglise aujourd'hui encourage à
suivre l'exemple de tous ceux qui, avant
nous, en firent l'expérience enrichissante
par leur témoignage, exaltant sa
présence vivifiante dans le monde.
Car l'Orthodoxie n'est pas un mythe. Elle
n'est pas non plus un objet de musée,
couvert de la poussière dorée
des siècles. L'Orthodoxie, dynamique
dans son enseignement, rayonnante dans sa
spiritualité, est celle qui nous
met en relation avec la Vie Eternelle, le
Christ glorieusement ressuscité',
pour notre salut. Elle justifie notre propre
résurrection, elle est notre "viôma".
c'est-à-dire notre principe de vie,
et ce, de manière éternelle
et inaltérable.
Notre mission est très importante
dans le monde: D'une part, quand l'humanité
ne sait plus où fixer son choix,
elle nous donne Jésus comme réalité
de notre univers. D'autre part, en un moment
où l'Occident chrétien sent
la nécessité de revenir aux
sources mêmes de sa foi, elle est
le témoignage d'une tradition inaltérable,
remontant indiscutablement aux apôtres,
après avoir traversé victorieusement
les vicissitudes des siècles, de
cette victoire que nous fêtons aujourd'hui.
Le Triomphe de l'Orthodoxie implique pour
nous la nécessité de témoigner
de la qualité de ce triomphe, par
notre foi notre dynamisme notre disponibilité
envers les autres, notre richesse spirituelle
et liturgique. Autant d'exigences que nous
négligeons et qui ternissent en nous
le sens réel de notre confession.
Que ce Dimanche de l'Orthodoxie nous rappelle
la grandeur de notre vocation et, à
l'exemple de nos prédécesseurs
dont nous célébrons la mémoire,
nous arme de persévérance,
d'espoir et d'amour.
Homélie
du Père André Borrély
recteur de la Paroisse Saint Irénée
à Marseille (France)
Si nous voulons pénétrer quelque
peu dans la profondeur de cette célébration
dominicale, je crois que nous devons procéder
en trois temps et selon une progression historique.
Dans les premiers siècles de l'histoire
de l'Eglise, le baptême était
administré dans la nuit pascale et
non point, comme c'est le cas, hélas,
de nos jours, à n'importe quel moment
de l'année selon les convenances individualistes
des familles. Au commencement du Carême,
le catéchumène se présentait
à l'Evêque accompagné
de deux chrétiens qui répondaient
de lui, en qualité de parrains. Il
était soumis à un interrogatoire.
S'il était jugé digne, l'Evêque
prenait son nom et un prêtre l'inscrivait
sur un registre contenant les noms de tous
les chrétiens et que l'on conservait
avec soin dans les archives de l'Eglise. Saint
Basile compare ce registre aux rôles
où étaient recensés les
soldats.
De fait, plus d'un catéchumène
n'arriva pas jusqu'à la vigile pascale
et fut baptisé non point dans l'eau
de la piscine baptismale, mais dans son propre
sang de martyr. Car, au moment des persécutions,
lorsque les registres étaient saisis,
la police impériale faisait subir les
mêmes interrogatoires aux catéchumènes
et aux fidèles, interrogatoires dont
l'issue pouvait être soit l'apostasie,
soit le martyre.
Pour comprendre les lectures bibliques que
nous venons d'entendre, il ne faut donc pas
perdre de vue qu'elles formaient une partie
intégrante de la catéchèse
chrétienne primitive : elles avaient
pour fonction essentielle de préparer
les catéchumènes au mystère
pascal de leur prochain baptême. De
là le choix, par la sainte Eglise,
du 2è chapitre de l'épître
aux Hébreux : tous les justes de l'Ancien
Testament, les prophètes Zacharie et
Jérémie, qui furent lapidés,
Isaïe à qui le roi Manassé
infligea le supplice de la scie, tous ceux
qui, à la période maccabéenne,
c'est-à-dire de 167 à 164 avant
notre ère, subirent la persécution
du roi séleucide Antiochus IV Épiphane,
et Jean-Baptiste lui-même dont Jésus
avait dit que « le plus petit dans le
Royaume des Cieux est plus grand que lui »
( Mt 11, 11 ), tous ces gens-là ne
connurent pas ce que les catéchumènes
vont expérimenter dans la nuit de Pâques.
En cette nuit lumineuse ils vont avoir la
vision de ce dont parle Jésus à
ses disciples dans l'Evangile d'aujourd'hui
: «Vous verrez le ciel ouvert et les
anges de Dieu monter et descendre au-dessus
du Fils de l'homme ». Le Christ ne vient
pas conquérir la terre, mais rétablir
l'échelle de Jacob, c'est-à-dire
la communication entre la terre et le ciel.
Il est lui-même cette échelle
qui unit l'homme à Dieu. Le baptême
restaure la divine ressemblance en l'homme.
Par le baptême, la nature humaine pénétrée
jusqu'à la moelle par les énergies
divines, est restaurée et refondue,
lustrée et exorcisée, repétrie
et recréée, rénovée
et régénérée dans
le Saint-Esprit. Par le baptême s'effectue
la déification de l'homme. Par le mystère
pascal de l'immersion / émersion baptismale,
l'homme devient icône.
De là le deuxième thème
de cette célébration. Au 8e
et au 9è siècles, l'Eglise eut
à combattre l'iconoclasme et à
lui répondre que la vénération
(non point l'adoration, mais la vénération)
des icônes avait pour signification
fondamentale de témoigner de la foi
orthodoxe en la possibilité pour l'humanité
d'être transfigurée, déifiée
par le Saint-Esprit. Le kondakion de ce dimanche
de l'Orthodoxie affirme cette foi de l'Eglise
: l'Un de la divine Trinité est devenu
l'un des hommes afin que l'homme devienne
icône très ressemblante de la
divinité qui pénétra
de part en part l'humanité de Jésus
de Nazareth.
«Le Verbe de Dieu que l'univers ne peut
contenir se laisse circonscrire en s'incarnant
de toi, ô Mère de Dieu, et restaure
l'antique image l'antique icône souillée
par le péché en lui ajoutant
sa divine beauté. Confessant le salut
en parole et en action, restaurons nous aussi
notre ressemblance avec Dieu.»
Le mystère pascal du baptême
et celui des icônes témoignent
de la même foi de l'Eglise orthodoxe
en le fait que le salut en Christ est fondamentalement
une participation, une communion réelle
à Dieu, l'extension jusqu'aux hommes
de l'acte générateur éternel
du Père sur son Fils auquel il donne
la plénitude de son Saint-Esprit. Les
icônes nous montrent des hommes et femmes
qui, nous dit saint Grégoire Palamas
que nous fêterons dimanche prochain,
«sont devenus divins par la participation
à l'Esprit», des hommes et des
femmes qui ont réalisé la finalité
véritable de leur baptême.
Or, que le salut en Christ soit bel et bien
cela, qu'il consiste, pour la créature
humaine, à devenir divine tout en respectant
la radicale transcendance du Tout Autre, qu'être
sauvé par le Christ et baptisé
dans le Saint-Esprit signifie que l'homme
entre en possession d'un bien appartenant
fondamentalement à Dieu, cela, non
seulement n'est pas évident à
nombre de chrétiens qui n'appartiennent
pas à l'Eglise orthodoxe, mais cela
est même délibérément
rejeté par beaucoup d'entre eux.
J'en viens ainsi à la troisième
dimension de cette célébration,
la plus récemment apparue dans notre
praxis ecclésiale. Dans le contexte
socio-historique de notre diaspora orthodoxe
faite, hélas, d'émiettement
juridictionnel, où les diocèses,
au lieu d'être, co