EGLISE ORTHODOXE D'ESTONIE

Chapitre

Orthodoxie

 
 
 
 

LE TRIODE DU GRAND CAREME

NOTES LITURGIQUES
Le lundi qui suit le Dimanche de l'abstinence de laitage est le premier jour du Grand Carême proprement dit. Pendant quarante jours l'Eglise nous invite à nous préparer au temps de la Passion et au temps de Pâques.
1) LE JEUNE
On ne peut ignorer ou traiter à la légère la question du jeûne alimentaire, à laquelle s'attache une authentique valeur spirituelle. Car le jeûne est une "mise en disponibilité" envers le Christ et sa Parole. Mais il ne faut pas non plus le restreindre autour de la seule abstinence alimentaire. Le jeûne doit surtout nous aider à mieux contrôler nos actes, nos pensées, nos paroles ; à mieux concentrer notre attention sur les exigences du Seigneur, à nous ramener à nos vraies dimensions pour que le prochain soit rehaussé. Le jeûne est un "tout" dont on ne doit pas scinder les aspects intérieurs et les aspects extérieurs, mais où les premiers sont les plus importants.
2) LES LITURGIES EUCHARISTIQUES
a) En semaine
Selon notre discipline, les jours de jeûne (c'est-à-dire tous les jours de Carême, sauf le samedi et le Dimanche, jour de la Résurrection), il n'y a pas de célébration de la Divine Liturgie en signe de pénitence. Pour permettre cependant aux fidèles de communier, les Saintes Espèces son soigneusement conservées après la Liturgie du Dimanche et sont offert aux fidèles, les mercredis et vendredis, au cours d'une Liturgie dite des Présanctifiés, c'est-à-dire où les Saintes Espèces ont été consacré préalablement. Aussi cette Liturgie qui est plus exactement un office de Vêpres suivi de communion, ne comporte pas de consécration eucharistique.
Le Samedi, on célèbre la Divine Liturgie de Saint Jean Chrysostorme.
b) Le Dimanche
Durant tout le Carême, on célèbre la Liturgie de Saint Basile le Grand au lieu de celle de St Jean Chrysostome.
Cette Liturgie est célébrée dans notre Eglise dix fois par an, comme suit :
- les 5 premiers Dimanches de Carême,
- le Jeudi Saint, le Samedi Saint,
- la veille de Noël et de l'Epiphanie (mais si ces fêtes tombent un dimanche ou un lundi, la Liturgie de St Basile aura lieu le jour même de la fête),
- le 1er janvier, fête de Saint Basile.
3) LES GRANDES COMPLIES
C'est le dernier des offices du jour, que l'on dit les lundis, mardis, mercredis et jeudis du Grand Carême.
Dans cet office on lit une grande prière biblique de pénitence, celle de Manassé, roi de Juda.
4) LE GRAND CANON DE ST ANDRE DE CRETE
Il est lu par partie aux Grandes Complies, les lundi, mardi, mercredi et jeudi de la première semaine de Carême, et intégralement le mercredi soir de la cinquième semaine. C'est un grand poème de 250 strophes, réparties en neuf odes.
5) L'HYMNE DE L'ACATHISTE
C'est un long poème de louange à la Sainte Vierge Marie, qui comprend 24 strophes, disposées selon un ordre alphabétique et divisées en quatre parties. Les quatre premiers vendredis de Carême, on en lit successivement une partie le soir à Complies. Le cinquième vendredi, on lit tout l'hymne.
L'office s'appelle "acathiste" parce qu'on le chante debout. (Littéralement c'est l'hymne pendant le chant duquel on ne s'assoit pas).
En 626, les Avares et les Perses assiégeaient Constantinople, dont l'Empereur était Héraclius. Le clergé et le peuple auraient alors passé la nuit entière en prière, chantant debout cet hymne à la Vierge. Et la ville fut sauvée. On ajouta par la suite le souvenir de deux autres délivrances de Constantinople, lorsque la ville eut à soutenir le siège des Arabes en 677 et 717. L'auteur de l'hymne serait pour les uns le Patriarche Serge de Constantinople, pour les autres son archiviste, Georges le Pisside.
6) LE PREMIER SAMEDI DE CAREME
nous faisons mémoire du miracle des kolybes de St Théodore le conscrit, qui mourut martyr au 4è siècle de notre ère. Voici comment eut lieu ce miracle : Julien l'Apostat ayant ordonné d'exposer au marché des produits déjà offerts aux idoles et pollués par le sang des victimes, le saint martyr apparut au Patriarche de Constantinople Eudoxe pour avertir les chrétiens de ne se nourrir que de kolybes, grains de blé bouillis à l'eau et assaisonnés de sucreries, et que nous consommons encore quand nous célébrons nos requiem.

Dimanche 17 février 2008

Dimanche du publicain et du pharisien

Ton 5 ; 5è Evangile

Epître : 2Tim 3, 10-15 ; Evangile : Lc 18, 10-14

Avec le Dimanche du Publicain et du Pharisien, notre Eglise inaugure la période liturgique du TRIODE qui couvre 10 semaines préparatoires à la fête de Pâques et qui se termine au Samedi Saint. Cette période s'appelle ainsi parce qu'à l'office des matines, les canons ne comprennent plus que trois odes (tri-odes) au lieu de neuf et qu'ils sont contenus dans le livre liturgique propre à ce temps qui porte lui-aussi le nom de "Triode"

Ce jour nous faisons mémoire de la parabole du pharisien et du publicain. Qui est comme le pharisien, qu'il s'éloigne du sanctuaire, car le Christ est dedans, qu'on doit recevoir dans l'humilité.

Texte à méditer :

Fidèles, fuyons la présomption du pharisien, sa prétention de pureté. Appelons sur nous la compassion, recherchons l'humilité, le sentiment du publicain.

Kondakion (t.3)

Pécheurs comme le publicain, implorons le Seigneur. Il est notre Maître, prosternons-nous devant Lui, car Il veut le salut de tous les hommes et donne l'absolution à ceux qui se repentent. Il s'est incarné pour nous, Dieu avec le Père sans commencement.

Kondakion (t.4)

Fuyons l'orgueil du pharisien mais apprenons l'humilité du publicain. Implorons et invoquons le Sauveur : Pardonne-nous, seul Réconciliateur.

 

HOMELIE par le P. André Borrely

Nous sommes à soixante-dix jours de Pâques. Ce dimanche est dans le rite byzantin, l'équivalent du Dimanche de la Septuagésime dans le rite romain. L'Eglise qui est une mère pleine de bonté, qui connaît le cœur de l'homme, se conduit avec nous en pédagogue. Elle ne veut pas nous faire passer brusquement d'une vie qui trop souvent, hélas, est loin de la ferveur des premières générations chrétiennes, à l'intensité de prière et d'ascèse du Grand Carême. C'est pourquoi, de même qu'un vestibule en forme de portique (le « narthex ») ménage une transition entre la rue et la nef de l'église, de même un porche liturgique et spirituel de trois semaines nous prépare aux labeurs de l'ascèse du Grand Carême. En Orient, ce sont les dimanches du Pharisien et du Publicain ; de l'Enfant Prodigue ; du Carnaval ; et du Laitage. En Occident, ce sont les dimanches de la Septuagésime, de la Sexagésime et de la Quinquagésime,
Or, durant ces trois semaines de mise en condition vitale pour vivre correctement le temps du Carême, l'Eglise ne cesse de nous dire : "Vous allez jeûner, prier, faire de nombreuses métanies. C'est très bien et je suis la première à vous inviter à le faire. Mais attention ! "La sagesse qui conduit au salut, c'est la foi dans le Christ Jésus" (cf. l'épître d'aujourd'hui). Cette foi est mystérieusement suscitée en vous par la grâce divine. Détournez-vous donc de vous-mêmes, de vos œuvres, de vos mérites, de votre moralité, voire de votre piété. Renoncez à vous faire valoir devant Dieu et les hommes, puisque vous ne vivez que par la grâce divine. Décrassez les vitres, raclez la peinture qui les rendent opaques, mais ne cédez surtout pas à l'imbécile tentation de croire que, ce faisant, vous produisez la lumière qui doit passer à travers les vitres. Ne vous prenez surtout pas pour des agents de votre propre divinisation."
Et aujourd'hui la sainte Eglise entreprend de nous tenir ce langage avec l'épisode du Pharisien et du Publicain. Elle nous dit: Jeûnez, mais pas avec la mentalité du Pharisien. Jeûnez, mais en ayant les sentiments du Publicain.
Qu'était-ce, au temps de Jésus, qu'un pharisien ?
Les pharisiens étaient une association qui se flattait de connaître plus exactement que quiconque la Loi de Dieu, dans son texte et dans sa tradition organisée, pour la pratiquer ponctuellement et pour l'imposer aux autres. A une connaissance plus approfondie de la Loi et de la tradition dont ils étaient fiers, ils joignaient en principe l'application la plus stricte de la Loi et des points qu'ils en avaient déduits. La Loi n'avait pas tout prévu. Il fallait régler un grand nombre de cas au jour le jour, c'est-à-dire rendre des arrêts. Ceux des anciens faisaient autorité. D'autres venaient s'y joindre. Chez les Juifs, personne n'avait un pouvoir législatif comparable à celui de Moïse. Il y avait donc une situation fausse pour les docteurs, s'efforçant vainement de mettre des déductions plus ou moins justes sur le même rang que le texte lui-même. Se croyant obligés de faire prévaloir une autorité qu'ils n'avaient pas, il leur arrivait de tomber dans une infatuation voisine de la présomption et de l'orgueil. Mais le principal danger était de se faire de la supériorité dans la doctrine et dans la pratique une raison de se séparer des autres et de les mépriser. C'est ce qui se produisit notamment par la façon dont les docteurs insistèrent sur le sabbat, le soin de la pureté légale et le paiement des dîmes aux lévites et aux prêtres. On en était arrivé à refuser de manger un œuf pondu le jour du sabbat ou un fruit tombé de l'arbre à pareil jour ! L'erreur fondamentale du pharisaïsme fut de faire du zèle religieux une raison d'éviter les relations cordiales avec le prochain et presque un devoir de le mépriser comme impur. En effet, une observation très stricte de la Loi, souvent impossible au commun des mortels, mettait les Pharisiens dans une classe à part, grandement scandalisée des dérogations aux règles nouvelles qu'ils avaient posées.
"Mon Dieu, dit le Pharisien au Temple, "je Te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste du monde".
L'Eglise, elle, nous prépare au Grand Carême en cultivant un certain humour : au cours de la semaine qui suit ce dimanche, elle nous autorise à manger de la viande, même le mercredi et le vendredi. En ne nous abstenant pas de viande ces jours-là, nous devons penser à la "jactance du Pharisien" (kondakion du jour). Nous devons nous dire que notre Carême sera un excellent moyen d'aller en enfer, si nous en faisons l'occasion de nous faire valoir aux yeux de Dieu et des hommes, surtout aux yeux de ceux qui ne pratiqueront pas la même ascèse. Et dans la nuit de Pâques, la sainte Eglise, ayant gardé la même préoccupation, nous fera lire la catéchèse dite de Saint Jean Chrysostome: Vous qui avez jeûné et vous qui ne l'avez pas fait, réjouissez-vous aujourd'hui".

Dimanche 24 février 2008

Dimanche du Fils Prodigue

Ton 6 ; Matines : 6è Evangile

Epître : 1Co 6, 12-20 ; Evangile : Lc 15, 11-32

MEDITATION
L'Eglise nous ouvre les portes du repentir par la voie de l'humilité. Avec le Fils prodigue elle nous définit le sens véritable de la métanoïa, qui dépasse et englobe à la fois la notion courante du repentir comme moyen conscient de l'existence personnelle. Le saint sera donc ce pénitent, pécheur toujours plus conscient d'être le premier des pécheurs et, de ce fait, ouvert à la grâce. Tant il est vrai, comme l'affirme Saint Isaac le Syrien, que la "seule porte de la grâce" est le repentir.
Le Fils prodigue s'est imaginé pouvoir exister et agir en dehors de son Père, poussé par quelque désir aussi trompeur que secret, de curiosité, d'aventures et de vanité. En cela il ne diffère pas beaucoup de nous et de notre époque: ce que son Père lui offrait ne lui suffisait plus; il lui fallait se libérer aussi d'une tutelle qui l'empêchait de devenir maître de son destin, voire même de le commander. Il va donc s'en aller loin, très loin, vers ces lieux nouveaux d'un monde nouveau. Pour mieux les dominer!
Et ainsi de s'égarer! Son âme perd la simplicité du discernement Le cœur qui se durcit se laissera peu à peu gagner par toutes les incertitudes. A force de tout désirer avec exagération, le voici plongé dans le tragique de toutes les
insignifiances. "Tout m'est permis, écrit St Paul, mais j'entends, moi, ne me laisser dominer par rien." Le fils indigne ne le comprendra que beaucoup plus tard, après avoir porté dans sa chair et dans son esprit les terribles stigmates du mirage de "sa vie libre". A ses cris douloureux, qui ne sont pas encore "douloureuse affliction", répondront la faim, la misère, la déchéance totale.
Alors il va rentrer en lui-même: chaque nœud de son bâton qui le conduit au Père est une larme de repentance. Le retour au Père! A la crainte qui le saisit encore succèdent la foi et l'espérance: le cœur durci fond enfin; oui, la seule vraie voie conduit au Père.
Car le Père est Amour. Le frère aîné ce troisième personnage; de la parabole, se montre jaloux. Il s'irrite du pardon généreusement donné. Il refuse, malgré les instances de son Père, de prendre part aux réjouissances.
Comme si la miséricorde divine faisait tort à la justice. Comme si l'Amour distingue le premier du dernier selon nos convenances propres et nos appréciations. Tout ce qui était au Père, n'était-il pas toujours au fils aîné ?
Mais dans la maison du Père brûle aussi un amour sans limites, une brûlante affection pour le pécheur. Le fils aîné, dans sa colère, ne comprit pas qu'au pécheur repentant Dieu accorde la plus grande grâce qu'il puisse recevoir, un maximum de grâce.

Kondakion (t.3)

Quittant follement ta gloire paternelle, j'ai dissipé dans le mal la richesse que tu m'avais donnée. Et je te dis les paroles du fils prodigue : j'ai péché contre Toi, Père compatissant. Reçois-moi qui me repens et fais de moi l'un de tes serviteurs.

Texte à méditer

Eveille-toi, lève-toi d'entre les morts et sur toi luira le Christ. (Ephés 5, 14) ET TU TOUCHERAS LE CHRIST !

HOMELIE par le P. André Borrely

Dimanche dernier, la Sainte Eglise nous prévenait que le Grand Carême qui approche, devrait être pour nous un temps de repentir, de conversion, à l'exemple du publicain, et non une occasion d'imiter le pharisien en faisant du jeûne et de l'ascèse des "œuvres" qui nous vaudraient des mérites et nous donneraient des droits sur Dieu.,
Aujourd'hui, elle poursuit le même enseignement en nous mettant en garde contre le danger d'imiter, durant le Carême, le fils aîné de la parabole. C'est un peu à tort qu'on appelle cette parabole "la parabole de l'Enfant prodigue". Il serait plus exact de l'appeler soit "la parabole de l'amour du Père" soit "la parabole des trois fils" : le fils prodigue, le fils aîné et Jésus qui est le vrai Fils aîné.
Le fils prodigue dit: "Père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi". "Contre le Ciel" signifie "contre Dieu". Le père de la parabole n'est donc pas Dieu, mais un père terrestre. Il est cependant évident que son amour paternel est une image de l'amour divin. Quand donc le père dit à l'aîné : "Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi", cette affirmation de l'unité de l'être, d'où s'ensuit une parfaite communication de tout l'avoir familial, convient aussi bien à la vie divine de la Sainte Trinité. C'est exactement ce que dit Saint Jean : "Au commencement le Verbe était face à Dieu"... "Croyez-Moi : Je suis dans le Père et le Père est en Moi"..."Tout ce qui est à Moi, Père, est à Toi, et tout ce qui est à Toi est à Moi". Il y a identité littérale entre cette parabole et ce qui se passe dans les profondeurs de la vie trinitaire telles que nous les révèle le quatrième Evangile.
Le fils aîné de la parabole apostrophe son père et le couvre de reproches parce qu'il crève de jalousie. Il refuse d'appeler "frère" celui qui vient de rentrer. Jésus, lui, est le vrai fils aîné. Il est parti à la recherche des fils prodigues que nous sommes, pour nous restituer l'esprit familial et l'héritage perdu. Cette parabole nous dit que le Dessein éternel de Dieu sur l'humanité se réalise à travers, voire au moyen des péchés des hommes, qu'ils soient infidèles comme l'enfant prodigue ou mal fidèles comme le fils aîné. Elle nous décrit la bonté paternelle, c'est-à-dire, en fin de compte, la bonté divine. Le père de famille traite celui qui revient à la maison, non comme un journalier, mais comme un hôte de marque. La robe de fête est en Orient la marque d'une haute distinction. Il n'existait alors aucune "décoration" et lorsqu'un roi voulait honorer un de ses dignitaires particulièrement méritant, il lui offrait un vêtement luxueux. C'est pourquoi le fait de revêtir un vêtement neuf est un symbole du temps du salut. L'enfant prodigue est traité en invité d'honneur. L'anneau qu'on lui remet est une bague-cachet ; la remettre à quelqu'un, c'était lui donner les pleins pouvoirs. Quant aux souliers, c'était un luxe et seuls les hommes libres en portaient : le fils ne doit pas plus longtemps courir pieds nus comme un esclave. On mange le veau gras: il est rare à cette époque de manger de la viande. C'est ici un signe de joie et de fête pour la maison et les domestiques, et un symbole de l'accueil solennel du fils qui revient s'asseoir à la table familiale. Ces marques d'honneur sont la manifestation visible du pardon : le fils prodigue retrouve sa situation de fils et tout le monde doit le savoir. Comme ce père qui organise un festin, Dieu, bon, indulgent, miséricordieux, débordant d'amour, est plein de joie, lorsque celui qui était perdu, rentre au bercail.
Mais Jésus a raconté la parabole à des hommes qui ressemblent au fils aîné. Gare à nous qui nous apprêtons à jeûner, si nous demeurons sans joie, froids, insensibles, ingrats et infatués de nous-mêmes ! Malheur à notre Carême s'il ne sert qu'à alimenter notre égoïsme et la trop bonne opinion que nous avons de nous-mêmes ! L'intérêt du Carême, sa raison d'être, c'est que les morts ressuscitent, que ceux qui étaient perdus reviennent à la maison du Père. Si elle est satisfaite d'elle-même, notre "justice" nous sépare de Dieu. Le Carême ne doit donc pas être un temps d'autosatisfaction.
L'erreur primordiale du cadet fut de n'avoir pas pris conscience du privilège qui était le sien, d'être de naissance de la famille de son père. Son tort a été de n'en vouloir que l'avoir. Il exige non seulement d'avoir le droit de propriété, mais aussi le droit de disposer des biens. Il veut donc être indemnisé et pouvoir s'organiser une vie indépendante. Il transforme "tout son bien" en argent et émigre. Il doit s'occuper d'animaux impurs (les cochons) et il est ainsi perpétuellement obligé de renier sa religion (sans doute aussi doit-on garder les porcs le jour du sabbat !). Son père a accepté le partage demandé et le départ de son fils. Par là il révèle de quelle sorte est son amour : non seulement de don total ("tout ce qu'il avait acquis"), mais laissant liberté entière aux fils de choisir à leur gré le type de rapports qu'ils entendent garder avec leur père : soit d'un père tirelire, soit d'une "vie avec". Mais la "vie avec" ne doit pas être celle du fils aîné.
Au moment de Pénétrer dans le temps du Carême, nous devons nous dire que celui-ci ne doit pas faire de nous seulement des "justes". Car il y a quelque chose au-dessus de la justice, c'est la bonté d'un cœur s'ouvrant, tout grand et librement. Sans la bonté, la justice devient froide. L'homme ankylosé dans la justice a le sentiment qu'en se convertissant le pécheur sort de l'ordre établi. Qu'est-ce-que cela signifie que ce vaurien, après avoir tout gaspillé, devienne maintenant vertueux et se tire ainsi d'affaire ?
Ceci dit, il reste que l'expression «Tout m'est permis" ne signifie pas qu'il faille se dispenser de Carême et d'ascèse. Ce "tout M'est permis" par lequel commence l'épître d'aujourd'hui, est probablement un adage de Paul qu'avaient adopté, Pour en fausser le sens, les pagano-chrétiens de Corinthe, partisans de la liberté absolue. L'ascèse est indispensable au corps dans la mesure où celui-ci est "Je temple du Saint-Esprit". Je n'ai pas un corps comme on possède un vêtement ou une montre. Je suis mon corps. Mon corps, c'est moi, c'est le phénomène de contact de ma personne créée à la réplique de Dieu et selon sa ressemblance. A l'ère du Minitel rose et de la grande bouffe, des films porno, d'un Internet où les sites vulgaires pullullent et d'une humanité divisée en deux : ceux qui meurent de malnutrition et ceux qui meurent (du cancer, des maladies cardio-vasculaires) pour avoir trop mangé durant trop longtemps, il est salutaire de rappeler la nécessité du jeûne et de l'ascèse : pour que je parvienne à "ne me laisser dominer par rien". Le tout est que nous jeûnions avec la mentalité du publicain et non avec celle du pharisien, que nous pratiquions l'ascèse dans l'esprit de repentir du fils cadet et non dans le sentiment de justice ankylosée du fils aîné. Alors nous deviendrons les fils du Père par l'entremise de l'Unique Fils aîné.

Vendredi 29 février 2008 : Saint Cassien le Romain

Tropaire, ton 8

Par les flots de tes larmes tu as fait fleurir le stérile désert, par tes profonds gémissements tu fis produire à tes peines cent fois plus, par tes miracles étonnants tu devins un phare éclairant le monde entier; vénérable père Cassien, rie le Christ notre Dieu de sauver nos âmes.

Samedi 1er mars 2008 : Samedi des défunts

Epître : 1Th 4, 13-17 ; Evangile : Jn 5, 24-30

En ce samedi des défunts, les divins Pères ont prescrit de faire mémoire de tous ceux qui, depuis l'origine des siècles, se sont endormis dans l'amour de Dieu et l'espérance de la résurrection, de la vie éternelle.

Dimanche 2 mars 2008

Dimanche du carnaval ou du dernier jour de viande

Dimanche du Jugement dernier

Ton 7 ; Matines : 7è Evangile

Epître : 1Co 8, 8 - 9, 2 ; Evangile : Mt 25, 31-46

Texte à méditer

"...Epuiser volontairement son corps au point de fatiguer l'esprit, c'est faire une mortification déraisonnable, même si on le fait pour acquérir la vertu. (...) Il faut se nourrir chaque jour autant qu'il est nécessaire pour que le corps fortifié soit l'ami et l'aide de l'âme dans la pratique de la vertu ; sinon il peut arriver que le corps n'en pouvant plus, l'âme s'affaiblisse elle aussi."

(St Séraphim de Sarov. Instructions spirituelles in Ascètes russes pp64-75 Ed Soleil levant Namur 1957)

Ce jour nous faisons mémoire de la seconde et intègre Parousie de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Juge de tous, quand Tu siégeras pour juger la terre, juge-moi digne d'entendre ta voix qui dira : Venez.

Dans ton ineffable amour de l'homme, Christ-Dieu, donne-nous d'entendre ta voix désirée.

Compte-nous avec ceux qui sont à ta droite.

Aie pitié de nous.

MEDITATION
Dieu a dit par le prophète: "Ceci est mon repos : Fais reposer ceux qui sont accablés." (Is.28/12)
Fais donc le repos de Dieu ô homme et tu n'auras pas besoin du "pardonne-moi". Fais reposer les accablés, visite les malades, occupe-toi des pauvres, et cela est la prière. Et je t'assure, mon ami, chaque fois qu'un homme fait ainsi le repos de Dieu, cela est prière (...).
Sois donc attentif, mon ami : s'il se présente à toi quelque chose d'agréable à Dieu, ne dis pas : "C'est le temps de la prière. Je vais prier et je ferai cela après". En attendant que tu aies fait la prière, la chose qui aurait fait plaisir à Dieu, t'aura échappé. Tu auras ainsi perdu l'occasion de faire la volonté et le bon plaisir de Dieu. Par ta prière, tu auras commis un péché. Fais ce qui plaît à Dieu. C'est cela prier.(...)
Ecoute la parole de l'apôtre : "Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés" (1 Cor. 11/31).
Juge toi-même ce que je vais te dire. Si tu pars pour un long voyage et qu'à cause de la chaleur il t'arrive d'avoir soif, si tu rencontres alors un frère et que tu lui dises : "Soulage-moi de la soif qui m'accable", et qu'alors il te réponde : "C'est l'heure de la prière. Je vais prier, et ensuite je me rendrai chez toi" ; en attendant qu'il ait pitié et revienne a toi, tu mourras de soif.
Que t'en semble ? Qu'y a-t-il de meilleur pour toi, qu'il aille prier, ou qu'il apaise ton tourment ?
Quelle utilité aura la prière de celui qui ne soulage pas la souffrance du prochain ? Le Seigneur n'a-t-il pas déclaré que nous serions jugés sur nos œuvres ?(...)
Ce que je t'ai écrit : "Quand on fait la volonté de Dieu, cela est prière", cela me semble beau. Mais parce que je te l'ai dit, ne va pas te relâcher de la prière et ne cède pas à l'ennui selon ce qu'il est écrit que Notre Seigneur a dit : "Priez et ne vous lassez pas". Applique-toi à la veille, chasse de toi la somnolence et la pesanteur. Sois en éveil jour et nuit, et ne te laisse pas aller au découragement.
(Aphraate le Persan. UNE NUEE DE TEMOINS, pp. 66-67, Ed. du Cerf, 1974).

HOMELIE par le P. André BORRELY

Durant tout le Grand Carême nous nous abstenons de viande, d'œufs et de tout laitage. Mais l'Eglise qui est une mère pleine de bonté, nous invite à entrer dans le Carême progressivement. L'usage de la viande est autorisé aujourd'hui encore. A partir de demain, seulement le laitage restera autorisé jusqu'à dimanche compris. Et demain en huit commencera le Carême proprement dit.
De là le choix de l'épître de Saint Paul aux Corinthiens. Comme elle ne cesse de le faire depuis le dimanche du publicain et du pharisien, la sainte Eglise nous encourage certes à jeûner, mais tout de suite elle ajoute : "Quand vous jeûnez, ne vous prenez pas au sérieux. L'usage des aliments (carnés ou non) ne doit jamais devenir une fin en soi mais toujours demeurer un moyen au service de l'essentiel qui est la conversion du cœur de pierre en cœur de chair". Au temps de Saint Paul, dans la communauté pagano-chrétienne de Corinthe, la question était de savoir si des chrétiens pouvaient s'approvisionner dans les boucheries où l'on vendait des viandes qui avaient été immolées aux idoles et que les bouchers avaient achetées dans les temples païens. Saint Paul se sentait libre de consommer de telles viandes. Mais il y avait des "faibles" (notamment des judéo-chrétiens, d'anciens juifs qui avaient reçu le baptême) qui étaient viscéralement hostiles à une telle consommation et scandalisés par ceux qui croyaient pouvoir l'accepter. Et Saint Paul de conseiller de mettre l'amour des "faibles", le souci de ne pas les scandaliser, au-dessus de la liberté qu'il éprouve devant les viandes immolées aux idoles. "Je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère". La liberté de l'Apôtre, nous devons la faire nôtre en temps de Carême : si je jeûne, je ne dois pas devenir esclave de mon jeûne. Ne pas manger de viande durant des semaines est un non-sens, si durant des semaines je continue à dire du mal des autres, si je me permets de juger ceux qui ne font pas le Carême, etc... Si je suis invité chez des gens qui ne savent plus du tout ce qu'est le jeûne, ni l'Eglise, ni le christianisme, et qui, pleins de bonté et d'amour cependant, ont fait des frais pour me recevoir, qu'est-ce qui sera le plus important aux yeux du Christ : que je puisse lui dire au soir de ma vie qu'aucun produit d'origine animale n'a pénétré en moi en temps de Carême, ou bien que mon souci a été de ne pas décevoir des gens qui avaient fait tout leur possible pour me témoigner leur amitié et leur hospitalité ? Paul était prêt à se «passer de viande à tout jamais" plutôt que "de causer la chute de (son) frère" à cause d'un aliment. En cette fin du XXème siècle, dans une civilisation désormais post-chrétienne, il peut arriver que nous soyons amenés à consommer de la viande afin d'éviter une telle chute. C'est le jeûne qui, comme le sabbat, est fait pour l'homme et non point l'homme pour le jeûne.
Mais cet avant-dernier dimanche avant le début du Carême est aussi bien celui du Jugement dernier. Il ne s'agit plus seulement, comme dans certaines paraboles, du jugement particulier qu'opèrent la mort et la parution devant Dieu, mais de la Parousie proprement dite. Et en nous faisant lire ce passage du premier Evangile, la sainte Eglise poursuit le dessein qu'elle a exprimé dès le dimanche du publicain et du pharisien : le jeûne, l'ascèse ne sont que des moyens d'aller en Enfer s'ils ne sont pas au service de la miséricorde et de l'amour. Pour s'entendre appeler par le Christ installé sur son trône de gloire : "les bénis de mon Père", il ne suffira pas d'avoir jeûné. Encore faudrait-il que notre jeûne ait manifesté sa fécondité dans les six "œuvres de miséricorde" retenues par le Nouveau Testament et la tradition chrétienne : donner à manger et à boire à qui en a besoin, accueillir l'étranger, vêtir celui qui est nu, visiter les malades et les prisonniers. L'Ancien Testament prescrivait déjà ces œuvres en y ajoutant l'aide aux veuves et aux orphelins et l'ensevelissement des morts. Ce sont les besoins humains les plus criants : manger et boire, avoir un logement et des vêtements, être secouru dans la maladie. L'aumône est une réponse globale à ces besoins divers, aussi a-t-elle été de tout temps recommandée. Le tout est qu'elle soit effectuée avec cœur et personnalisée.
Mais le plus important est ici la révélation d'une rencontre entre les païens eux-mêmes et le Christ. En s'identifiant à ceux qui sont dans le besoin, Jésus affirme la possibilité pour celui qui l'ignore, de le rencontrer cependant en la personne des pauvres auxquels le païen aura témoigné de l'amour. Et malheur aux jeûneurs qui, en pareilles circonstances, auront été inférieurs à ces païens ! De nos jours, nous pouvons remplacer "païens" par "agnostiques", par "athées", voire par «le-chrétien-qui-ne-va-pas-à-la-messe". Comment oser situer hors de l'Eglise telle qu'elle, apparaît aux yeux de Dieu, l'homme qui, sans être chrétien ou sans être "pratiquant", aura donné au Christ qu'il ignore ou connaît mal, le témoignage d'un amour agissant envers les frères du Christ ? Chaque fois qu'un homme en aime un autre, il est engendré de Dieu, Dieu est présent en lui. L'amour qui unit un homme à un autre homme, procède de Dieu, a sa source en Dieu, part de Dieu, dont Saint Jean nous dit qu'il est Amour. Chaque fois qu'il est authentique, l'amour est pour l'homme communion à la génération divine du Fils, communication de la Vie même du Fils, c'est-à-dire du Saint-Esprit. Chaque fois qu'il est authentique, l'amour se trouve donc dans l'Eglise intérieure (visible ?, invisible ?, cela dépend). A l'insu de l'incroyant qui aime, l'amour descend de Dieu et germe dans le cœur de cet incroyant par le don que ce dernier fait de lui-même à autrui. Hors de l'amour point de salut ! Celui qui prétend être dans l'Eglise par l'ascèse du Carême tout en "haïssant" son frère (= sans l'aimer), est en fait hors de l'Eglise. L'amour humain de l'incroyant pour l'homme qui est dans le besoin, signifie la présence cachée mais effective en cet incroyant de l'Amour qui est Dieu lui-même. Le don désintéressé qu'un homme (fut-il incroyant) fait de lui-même aux autres, le fait entrer à son insu dans l'Eglise, dans la mesure où ce don procède du don du Père à son Fils et prolonge inconsciemment le don vivifiant du Fils qui communique aux hommes l'Esprit Saint "libéré" par la résurrection du Christ d'entre les morts.
Si Dieu est Amour, l'incroyant qui est dans l'amour de Dieu, est en Dieu et celui qui jeûne sans aimer, est hors de Dieu. Nous devons jeûner durant le Grand Carême, mais à la condition expresse que ce soit pour mourir à nous-mêmes et pour aimer. Alors, mais alors seulement, étant capables de donner la vie à autrui, nous ne serons pas étrangers à l'acte divin et incréé par lequel le Père donne à son Fils sa Vie divine, son Saint-Esprit, et à l'acte divino-humain par lequel le Fils meurt sur la Croix pour faire éclater en sa Résurrection l'écorce charnelle assumée à l'Annonciation et ainsi vivifier et diviniser dans le Saint-Esprit les enfants du Père.

Dimanche 9 mars 2008

Dimanche de la tyrophagie ou du dernier jour des laitages

Dimanche de l'Expulsion d'Adam

Ton 8 ; 8è Evangile

Epître : Ro 13, 11 - 14, 4 ; Evangile : Mt 6, 14-21

Ce jour nous faisons mémoire de l'exil d'Adam, la première créature , hors des délices du Paradis. Qu'avec les ancêtres amèrement se lamente le monde. Ils ont mangé la douce nourriture. Et il tombe avec eux qui sont déchus.

Homélie par le P. André Borrely

Depuis le dimanche du publicain et du pharisien, je n'ai cessé de vous dire et de vous redire que, pour la Sainte Eglise, l'ascèse et le jeûne sont certes très importants, mais que c'est à la condition expresse qu'ils redondent en œuvres de miséricorde, en amour de Dieu et des frères. C'est ce que nous redit l'Eglise aujourd'hui encore, au moment même de nous faire pénétrer dans le temps du Carême.
"C'est l'heure de nous arracher au sommeil ; le salut est maintenant plus près de nous qu'au temps où nous avons cru... Laissons-là les œuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière... Point de ripailles ni d'orgies, pas de luxure ni de débauche, pas de querelle ni de jalousie". Cet appel à la conversion, au repentir, sied parfaitement aux dispositions intérieures avec lesquelles nous devrons, dès demain, commencer l'ascèse du Grand Carême.
Et une fois de plus l'Eglise, par la bouche de Saint Paul, tient à relativiser les comportements alimentaires. Dimanche dernier nous avons dit dans quel contexte socioculturel et religieux (pagano-chrétien et judéo-chrétien) se posait, au temps de Saint Paul, la question. Or il est intéressant de remarquer comment l'Eglise retourne les textes : du temps de Saint Paul, le "faible", c'est-à-dire le judéo-chrétien non encore totalement affranchi de la Torah juive, "ne mange que des légumes". En contexte chrétien fortement influencé par les milieux monastiques, le "faible" c'est plutôt celui qui ne peut se passer de viande. Or l'Eglise se sert du texte de Saint Paul pour nous dire aujourd'hui (comme elle nous le redira dans la nuit de Pâques avec la catéchèse de Saint Jean Chrysostome) : "Si vous jeûnez, ne méprisez pas celui qui ne jeûne pas, et si vous ne jeûnez pas, celui qui jeûne".
Mais la sainte Eglise a gardé pour la bonne bouche, si je peux dire, le précepte en fonction duquel l'ascèse (il est encore question de l'ascèse dans l'Evangile d'aujourd'hui et toujours dans le même sens : "Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu non des hommes, mais de ton Père qui est là dans le secret." Il ne faut pas que les autres se doutent que nous jeûnons!) prend tout son sens et sans l'observance duquel elle ne saurait être authentique. Il s'agit du pardon. Dans un de ses sermons Saint Césaire d'Arles dit : "Il y a deux sortes d'aumône : l'une par laquelle nous donnons aux pauvres, l'autre par laquelle nous sommes indulgents pour nos frères chaque fois qu'ils pèchent contre nous. Avec l'aide de Dieu, faisons l'un et l'autre, car l'une sans l'autre n'a pas de valeur. Préparons-nous donc ces deux genres d'aumône comme des ailes spirituelles pour voler, libres et légers, vers notre vraie patrie, la Jérusalem céleste".
Si nous sommes durs avec les autres et refusons de leur pardonner en voulant faire respecter notre justice, Dieu s'en tiendra avec nous à notre justice stricte et purement distributive. Pardonner à nos frères nous permet de demander pardon à notre tour, de prier avec l'espérance d'être pardonnés. Or, si nous pratiquons l'ascèse durant le Carême, n'est-ce pas dans l'espérance d'obtenir le pardon de nos fautes ? Si une rancune tenace nous empêche de faire pleinement nôtre la cinquième demande du "Notre Père» c'est toute notre ascèse du Carême qui, tel un château de cartes, s'effondre : "Remets-nous nos dettes" (et nous jeûnons pour te demander avec notre corps de nous les remettre) "comme nous aussi avons remis à nos débiteurs". Notre mesure pour les autres sera celle que Dieu adoptera pour nous.
Mais le modèle de notre miséricorde et son extension indéfinie (nous devons pardonner "soixante-dix fois sept fois", c'est-à-dire toujours) et universelle, est la Miséricorde divine elle-même à notre endroit, Miséricorde qui s'est incarnée en Jésus de Nazareth. Le pardon, c'est la forme que prend l'amour quand on lui a fait du tort. Et le Christ est le pardon vivant, dans la mesure où, étant "Un de la Sainte Trinité" devenu homme, il est l'Amour incarné. Nous ne pouvons bénéficier de ce que nous appelons la "Rédemption" sans y contribuer. Or notre contribution, c'est l'amour du prochain plus encore que le jeûne, même s'il est salutaire que le jeûne creuse en nous cet amour. Le jeûne est toujours un moyen, il ne doit jamais être une fin.. La fin, c'est l'amour de Dieu et des frères. Et l'amour du prochain doit devenir en nous pardon, dès que le prochain prend à notre égard l'attitude que, si souvent, nous prenons à l'égard de Dieu, c'est-à-dire dès que le prochain nous a fait du tort.
Rabbi Yosé disait: "Si quelqu'un pèche une, deux ou trois fois, on lui pardonne ; mais non pas s'il pèche quatre fois". Rabbi Yosé se fondait sur deux versets bibliques : "Ainsi parle le Seigneur: A cause de trois crimes de Juda, même de quatre, je ne révoque pas mon arrêt. " (Amos 2/4) et " Le Seigneur... qui punit l'iniquité des pères sur les enfants et sur les enfants des enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération" (Exode 34/7). Quand donc Pierre demandait à Jésus s'il devait pardonner jusqu'à sept fois, il pouvait se croire généreux ! Or le Christ lui répond qu'il doit pardonner indéfiniment. Si généreux qu'il soit, Pierre se tient encore sur le terrain de la casuistique juive, où Jésus refuse de se laisser entraîner. Le judaïsme rabbinique connaissait l'idée du pardon fraternel, mais à l'intérieur du système législatif. On discutait du nombre de pardons légitimement accordés. Quand Jésus répond à Pierre qu'il doit pardonner "soixante-dix fois sept fois", il reprend le chant de vengeance de Lamech dans Genèse 4/24 : "Caïn sera vengé sept fois et Lamech soixante-dix fois sept fois" Mais Jésus retourne ce chant de vengeance dans le sens du pardon. Dans les deux cas le chiffre signifie que cette vengeance ou ce pardon n'auront pas de fin. Aux déterminismes sociologiques ou psychologiques de la vengeance s'oppose maintenant le pardon fraternel illimité.
Comme le monde, l'Eglise connaît la dure réalité du péché et des offense personnelles. Le pardon seul peut la sauver du cercle infernal : offense (= péché), donc rancune (= péché), c'est-à-dire le péché engendrant le péché. Le pardon des chrétiens ne doit pas être un pardon de bienséance, ni un pardon de caractère juridique mais personnel. Il doit être bien davantage que quelques paroles d'apaisement ou un arrangement à l'amiable. Je dois haïr le mal (c'est tout le sens des psaumes de vengeance que nous avons tant de mal à prier), toutes les formes de mal, mais je dois toujours laisser passer le "courant" divin qui de Dieu va vers tout homme, même si l'autre ferme l'interrupteur ! Il vaut mieux "se faire rouler" que de risquer le reflux du "courant". Le Christ est offert par Dieu à tout homme par son Père. Il est donc essentiel que je n'entrave pas cette communication. Il est impossible d'être chrétien, c'est-à-dire de recevoir dans le Saint Esprit la plénitude de la vie divine du Christ, et de refuser de laisser au Père la possibilité d'être, par mon humble entremise, le Mendiant qui frappe à la porte du cœur de tout homme, y compris de l'homme qui a violé ma fille, tué ma femme ou qui m'a fait passer vingt ans de ma vie en prison ou au Goulag, alors que j'étais parfaitement innocent.
Il est plus facile de jeûner que de pardonner, mais le pardon est plus salutaire encore et plus grand que le jeûne !

Lundi 10 mars 2008

DEBUT DU GRAND CAREME

Dimanche 16 mars 2008 : 1er dimanche du Grand Carême

Dimanche du Triomphe de l'Orthodoxie

Ton 1; Matines 9è Evangile

Epître : Hb 11, 24-26, 32-12, 2 ; Jn 1, 43-51

TROPAIRE

Nous nous prosternons devant ta pure image, ô Dieu bon. Nous implorons le pardon de nos fautes, Christ notre Dieu. Car Tu as consenti, dans ta chair, à monter sur la Croix, afin de sauver de la servitude de l'ennemi ceux que Tu avais créés. C'est pourquoi nous Te crions, dans notre gratitude': Tu as tout rempli de joie, ô notre Sauveur, en venant sauver le monde.

KONDAKION : Ti hypermaho stratigo ta nikitiria

Τη υπερμάχω στρατηγω τά νικήτιρια

Invincible chef d'armée, à toi les accents de la victoire! Libérée du danger, ta ville, ô Mère de Dieu, t'offre les hymnes de reconnaissance. Toi dont la puissance est irrésistible, de tout péril délivre-moi, pour que je puisse t'acclamer : Réjouis- toi, Epouse inépousée !

L'Orthodoxie fête, ce jour, une grande date, celle du 11 mars 843, qui instituait le «rétablissement des icônes" après plus d'un siècle d'hérésies, de doutes, de discussions théologiques et même de persécutions. En effet la dernière hérésie qui ravagea l'Eglise d'Orient fut l'iconoclasme.
Dès 726, l'Empereur Léon 111 signait le premier décret contre les icônes, suivi de bien d'autres, jusqu'en 786/787 où le Concile œcuménique de Nicée proclama la légitimité du culte des saintes images, en ce sens que la vénération dont elles sont l'objet s'adresse à Dieu, qui est ainsi adoré, ou aux Saints qu'elles représentent. Toutefois la querelle des images avait mis l'Empire à feu et à sang, occasionnant même deux schismes avec l'Eglise de Rome d'une durée de 70 ans. C'est donc ainsi, sous le règne de l'Impératrice Théodora, décidée à rétablir l'Orthodoxie, que prit fin en 843 la lutte des iconoclastes.
Cependant plus tard l'objet de la fête fut élargi: A la condamnation des iconoclastes vint s'ajouter la célébration du 1er dimanche de Carême et les sentences contre les hérésies nouvelles ou anciennes, si bien que les noms des hérétiques sont suivis d'un triple anathème taudis qu'on acclame, avec une triple bénédiction, les noms des défenseurs de la foi. De nos jours, le Dimanche de l'Orthodoxie est la fête de la manifestation de l'unité et de la catholicité de l'Orthodoxie, dans tous les pays où elle existe. Elle est la fête du triomphe de ]'Orthodoxie, le témoignage de sa présence universelle dans le monde, confessant une même foi, vivant un même dogme, unie dans une même spiritualité, transmise par le Christ et les Apôtres.
C'est un jour émouvant que ce dimanche, "Triomphe de l'orthodoxie'', émouvant parce qu'il nous rappelle toutes ces grandes figures spirituelles qui, par leur foi, leur courage, leur persévérance, ont atteint la plénitude en Christ et nous ont conservé intact, à nous leurs héritiers indignes mais reconnaissants, le contenu de l'Orthodoxie.
L'Orthodoxie, un grand mot et un héritage encore plus grand pour nous qui avons été élevés dans son enseignement. L'Eglise aujourd'hui encourage à suivre l'exemple de tous ceux qui, avant nous, en firent l'expérience enrichissante par leur témoignage, exaltant sa présence vivifiante dans le monde.
Car l'Orthodoxie n'est pas un mythe. Elle n'est pas non plus un objet de musée, couvert de la poussière dorée des siècles. L'Orthodoxie, dynamique dans son enseignement, rayonnante dans sa spiritualité, est celle qui nous
met en relation avec la Vie Eternelle, le Christ glorieusement ressuscité', pour notre salut. Elle justifie notre propre résurrection, elle est notre "viôma". c'est-à-dire notre principe de vie, et ce, de manière éternelle et inaltérable.
Notre mission est très importante dans le monde: D'une part, quand l'humanité ne sait plus où fixer son choix, elle nous donne Jésus comme réalité de notre univers. D'autre part, en un moment où l'Occident chrétien sent la nécessité de revenir aux sources mêmes de sa foi, elle est le témoignage d'une tradition inaltérable, remontant indiscutablement aux apôtres, après avoir traversé victorieusement les vicissitudes des siècles, de cette victoire que nous fêtons aujourd'hui.
Le Triomphe de l'Orthodoxie implique pour nous la nécessité de témoigner de la qualité de ce triomphe, par notre foi notre dynamisme notre disponibilité envers les autres, notre richesse spirituelle et liturgique. Autant d'exigences que nous négligeons et qui ternissent en nous le sens réel de notre confession.
Que ce Dimanche de l'Orthodoxie nous rappelle la grandeur de notre vocation et, à l'exemple de nos prédécesseurs dont nous célébrons la mémoire, nous arme de persévérance, d'espoir et d'amour.

Homélie du Père André Borrély recteur de la Paroisse Saint Irénée à Marseille (France)

Si nous voulons pénétrer quelque peu dans la profondeur de cette célébration dominicale, je crois que nous devons procéder en trois temps et selon une progression historique.
Dans les premiers siècles de l'histoire de l'Eglise, le baptême était administré dans la nuit pascale et non point, comme c'est le cas, hélas, de nos jours, à n'importe quel moment de l'année selon les convenances individualistes des familles. Au commencement du Carême, le catéchumène se présentait à l'Evêque accompagné de deux chrétiens qui répondaient de lui, en qualité de parrains. Il était soumis à un interrogatoire. S'il était jugé digne, l'Evêque prenait son nom et un prêtre l'inscrivait sur un registre contenant les noms de tous les chrétiens et que l'on conservait avec soin dans les archives de l'Eglise. Saint Basile compare ce registre aux rôles où étaient recensés les soldats.
De fait, plus d'un catéchumène n'arriva pas jusqu'à la vigile pascale et fut baptisé non point dans l'eau de la piscine baptismale, mais dans son propre sang de martyr. Car, au moment des persécutions, lorsque les registres étaient saisis, la police impériale faisait subir les mêmes interrogatoires aux catéchumènes et aux fidèles, interrogatoires dont l'issue pouvait être soit l'apostasie, soit le martyre.
Pour comprendre les lectures bibliques que nous venons d'entendre, il ne faut donc pas perdre de vue qu'elles formaient une partie intégrante de la catéchèse chrétienne primitive : elles avaient pour fonction essentielle de préparer les catéchumènes au mystère pascal de leur prochain baptême. De là le choix, par la sainte Eglise, du 2è chapitre de l'épître aux Hébreux : tous les justes de l'Ancien Testament, les prophètes Zacharie et Jérémie, qui furent lapidés, Isaïe à qui le roi Manassé infligea le supplice de la scie, tous ceux qui, à la période maccabéenne, c'est-à-dire de 167 à 164 avant notre ère, subirent la persécution du roi séleucide Antiochus IV Épiphane, et Jean-Baptiste lui-même dont Jésus avait dit que « le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui » ( Mt 11, 11 ), tous ces gens-là ne connurent pas ce que les catéchumènes vont expérimenter dans la nuit de Pâques. En cette nuit lumineuse ils vont avoir la vision de ce dont parle Jésus à ses disciples dans l'Evangile d'aujourd'hui : «Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme ». Le Christ ne vient pas conquérir la terre, mais rétablir l'échelle de Jacob, c'est-à-dire la communication entre la terre et le ciel. Il est lui-même cette échelle qui unit l'homme à Dieu. Le baptême restaure la divine ressemblance en l'homme. Par le baptême, la nature humaine pénétrée jusqu'à la moelle par les énergies divines, est restaurée et refondue, lustrée et exorcisée, repétrie et recréée, rénovée et régénérée dans le Saint-Esprit. Par le baptême s'effectue la déification de l'homme. Par le mystère pascal de l'immersion / émersion baptismale, l'homme devient icône.
De là le deuxième thème de cette célébration. Au 8e et au 9è siècles, l'Eglise eut à combattre l'iconoclasme et à lui répondre que la vénération (non point l'adoration, mais la vénération) des icônes avait pour signification fondamentale de témoigner de la foi orthodoxe en la possibilité pour l'humanité d'être transfigurée, déifiée par le Saint-Esprit. Le kondakion de ce dimanche de l'Orthodoxie affirme cette foi de l'Eglise : l'Un de la divine Trinité est devenu l'un des hommes afin que l'homme devienne icône très ressemblante de la divinité qui pénétra de part en part l'humanité de Jésus de Nazareth.
«Le Verbe de Dieu que l'univers ne peut contenir se laisse circonscrire en s'incarnant de toi, ô Mère de Dieu, et restaure l'antique image l'antique icône souillée par le péché en lui ajoutant sa divine beauté. Confessant le salut en parole et en action, restaurons nous aussi notre ressemblance avec Dieu.»
Le mystère pascal du baptême et celui des icônes témoignent de la même foi de l'Eglise orthodoxe en le fait que le salut en Christ est fondamentalement une participation, une communion réelle à Dieu, l'extension jusqu'aux hommes de l'acte générateur éternel du Père sur son Fils auquel il donne la plénitude de son Saint-Esprit. Les icônes nous montrent des hommes et femmes qui, nous dit saint Grégoire Palamas que nous fêterons dimanche prochain, «sont devenus divins par la participation à l'Esprit», des hommes et des femmes qui ont réalisé la finalité véritable de leur baptême.
Or, que le salut en Christ soit bel et bien cela, qu'il consiste, pour la créature humaine, à devenir divine tout en respectant la radicale transcendance du Tout Autre, qu'être sauvé par le Christ et baptisé dans le Saint-Esprit signifie que l'homme entre en possession d'un bien appartenant fondamentalement à Dieu, cela, non seulement n'est pas évident à nombre de chrétiens qui n'appartiennent pas à l'Eglise orthodoxe, mais cela est même délibérément rejeté par beaucoup d'entre eux.
J'en viens ainsi à la troisième dimension de cette célébration, la plus récemment apparue dans notre praxis ecclésiale. Dans le contexte socio-historique de notre diaspora orthodoxe faite, hélas, d'émiettement juridictionnel, où les diocèses, au lieu d'être, co