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DISCOURS
D’INTRODUCTION de S.E. le Métropolite STEPHANOS
à l’ ASSEMBLEE GENERALE de l’EAOK
(Tallinn, le 12 juin 2008)
Chers Prêtres et Diacres de notre Eglise,
Chers Délégués des Paroisse, nos Frères et Sœurs très aimés
en Christ,
Chers Invités,
C’est toujours un grand moment pour la vie de l’Eglise lorsque
nous nous retrouvons réunis en Assemblée Générale, aujourd’hui
tout spécialement où nous sommes appelés à élire nos deux Evêques
pour les Diocèses de Tartu et de Pärnu-Saaremaa. C’est un moment
historique, lequel, soixante-trois ans après notre dissolution
brutale et anticanonique du 9 mars 1945, nous permettra enfin,
de terminer la restructuration de notre Eglise en normalisant
le dernier vide qui restait en suspens, à savoir le rétablissement
de notre Saint Synode.
Je
suis pour ma part convaincu que vous saisissez la grandeur de
cet instant majeur pour la suite de la vie de notre Eglise et
que, cet après-midi, au moment du vote, vous agirez avec foi
en Dieu et détermination pour que cet objectif soit pleinement
atteint.
Notre
journée sera en effet divisée en deux grands moments : jusqu’au
déjeuner nous aborderons l’ensemble des questions économiques
qui nous préoccupent et nous vous rendrons également compte
de toute notre gestion pour 2007, laquelle selon la loi doit
recevoir votre approbation. L’après-midi sera exclusivement
réservé aux diverses élections propres aux Diocèses, à savoir
pour l’Archidiocèse de Tallinn celle des membres du Conseil
Diocésain et pour Tartu et Pärnu-Saaremaa celle de leurs Evêques.
J’aimerais
cependant attirer présentement votre attention sur quelques
points très précis, qui fondent l’engagement missionnaire et
pastoral de nos paroisses et qui, très vraisemblablement, seront
approfondis par notre Saint Synode dès qu’il sera en mesure
d’être opérationnel.
Le
fait que la Société se sécularise de plus en plus est un grand
problème pour l’Eglise. Il est incontestable que plus la sécularisation
progresse, plus elle dénature notre pensée théologique et toute
notre vie d’ascèse et en même temps elle « socialise » le message
de l’Evangile au point que le Christianisme, plutôt que de proposer
une manière d’être et de vivre, devient une idéologie ; plus
encore, il tend à s’enfermer dans des petits groupes, propices
à développer en leur sein des comportements et des attitudes
fondamentalistes. La tendance, dans notre société estonienne,
est de vouloir une Eglise qui s’engage socialement au risque
de proposer un message spirituel selon le plus petit dénominateur
commun. Je pourrais traduire cela de la sorte : « Le ciel c’est
l’affaire des oiseaux, et des curés. Quant à nous, occupons-nous
exclusivement de ce qui se passe sur la terre ».
Ainsi,
deux dangers guettent sans cesse nos fidèles : soit ils se tournent
vers le rationalisme pour essayer de comprendre ou d’expliquer
leur foi, soit ils tombent dans le moralisme et le ritualisme.
Le problème ici, ce n’est ni la raison ni la morale mais le
rationalisme et le moralisme.
Il
est clair que ce matin nous ne pouvons aborder la question de
la sécularisation que de façon sommaire. En même temps, cela
implique que nous devons nous attendre – et le plus rapidement
sera le mieux – à étudier comment doit être compris notre engagement
d’Eglise au sein de notre société sur le triple plan de notre
devoir d’enseigner, de célébrer et de guider pastoralement notre
peuple pour que la liturgie eucharistique, qui est au cœur même
de la vie de toute l’Eglise, puisse recevoir toute son ampleur
dans une relation féconde avec la Parole de Dieu et la charge
pastorale qui nous échoit.
Cela,
bien entendu, revient à repenser toute la formation spirituelle
et intellectuelle de notre clergé mais aussi, dans une certaine
mesure, des laïcs qui nous accompagnent dans notre tâche. Cela
revient aussi à revoir en profondeur tout le programme de notre
Séminaire. Dès que le Saint Synode sera constitué, je porterai
cette question à son ordre du jour avec l’intention de réactualiser
toute la grille de tout notre enseignement théologique, spirituel,
pastoral et pratique.
Et
dans le même temps, il faudra bien que notre Clergé accepte
de suivre certains programmes de recyclage qui lui seront à
l’avenir proposés et dont il ne pourra plus faire l’économie.
Toutefois,
je sens le besoin de remercier les prêtres et les diacres qui
depuis deux ans assistent de manière assidue aux cours du Séminaire,
tout comme ceux qui régulièrement m’envoient leurs rapports
semestriels d’activité. Grâce à eux, je peux mieux évaluer la
progression de la vie de nos paroisses. Ils m’ont appris à mieux
les connaître et par-dessus tout à mieux apprécier leurs efforts
et le sérieux de leur travail. Encore une fois, qu’ils en soient
grandement remerciés.
Les
statistiques du Ministère de l’Intérieur donnent, entre les
années 2000 et 2006 une nette progression de nos fidèles, passant
de 18.000 à 25.000 membres. Qui ne s’en réjouirait pas ? Et
il en est de même du nombre de nos paroisses, qui de 58 passent
maintenant à 63.
Reste
à savoir comment nous interprétons ces statistiques. Tout dépend
finalement de la manière dont on définit l’Orthodoxie dans ce
pays.
En
effet, si l’on considère la pratique de la présence aux célébrations
liturgiques, cela ne nous apprend rien que nous ne sachions
déjà ; la pratique est, comme pour les autres confessions chrétiennes,
faible et cela les sociologues le connaissent bien.
Il
y a aussi une autre manière d’analyser les statistiques, par
le biais de l’appartenance. Or, nous le savons bien, on peut
appartenir à la religion orthodoxe par la famille, la tradition,
sans nécessairement adhérer à la confession de foi de l’Eglise
Orthodoxe et inversement on peut être croyant orthodoxe sans
nécessairement appartenir à l’Eglise Orthodoxe et à sa Tradition.
Mais comment apprécier tout cela ? Pour ma part, tout en restant
optimiste pour notre avenir, je préfère me positionner sur une
note de prudence tant que nous ne serons pas arrivés à clarifier
ces nuances. Si pas totalement, du moins d’une manière satisfaisante
en vue de conclusions acceptables.
Il
serait injuste de prétendre que la société estonienne n’est
pas marquée par le sens des valeurs chrétiennes comme par exemple
la fidélité, la famille, la personne…Et dans les régions où
l’Orthodoxie est la mieux implantée, surtout le Setomaa et Kihnu,
nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que nos valeurs
ont durablement pénétré ces sociétés locales.
Reste
la question des jeunes. C’est certainement notre enjeu essentiel
aujourd’hui. Quand je dis les jeunes, je ne pense pas seulement
aux tout-petits, aux petits ou aux adolescents. Je pense aussi
à ceux que je qualifie de « jeunes adultes », la génération
des 18-35 ans. Comment notre Eglise peut-elle leur tendre la
main, alors que, du point-de-vue anthropologique, la grande
préoccupation de ces « jeunes adultes » c’est l’amour du moment
que l’on souhaite pour la vie ? N’est-ce pas alors que nous
constatons qu’ils coupent leurs relations avec l’Eglise ? A
des périodes cruciales pour leur existence.
Il
m’arrive de constater que dans nos paroisses cette génération
des « jeunes adultes » est rarement prise en compte sur le plan
des statistiques et plus encore, de la vie de l’Eglise tout
court. Certains parmi nos prêtres, quand ils viennent m’apporter
leurs arguments à propos de la pastorale, ont un souci exclusif
pour le confort des seules personnes âgées. C’est certes très
louable mais je rappelle que le dialogue avec les jeunes est
essentiel et que cela nous fait cruellement défaut dans la plupart
des cas.
Par
ailleurs, il n’est un secret pour personne que les principes
de vie spirituelle que nous semons dans les cœurs des plus petits,
des petits et des adolescents finissent par ressurgir à un moment
ou à un autre de leur existence, et tôt ou tard ils reviennent
à l’Eglise. Pour cette raison les prêtres et les parents doivent
veiller à leur proposer librement ces principes et ces valeurs
dès leur plus jeune âge. La présence régulière des enfants aux
célébrations liturgiques est particulièrement utile et nécessaire
et il est bien dommage de voir qu’ils en sont privés sous prétexte
que cela…dérange les plus grands.
Quant
à nous, ne perdons jamais de vue que les jeunes sont sous l’emprise
de deux phénomènes : l’un concerne la recherche de la nouveauté,
qui pour un temps les détourne vers d’autres horizons ; l’autre
« celui de l’obéissance dite tardive », qui les ramène de nouveau
vers leurs racines. C’est bien cela que nous relate la « parabole
du Fils prodigue ». Le plus important pour nous dans cette parabole,
c’est l’amour du Père envers son fils égaré, lequel a permis
son retour dans la maison paternelle.
Les
mêmes questions resurgissent lorsqu’il s’agit de nos relations
avec les autres confessions chrétiennes. En Estonie, le dialogue
œcuménique est bon parce que les relations entre confessions
chrétiennes tendent de jour en jour à être meilleures. Sauf
exceptions, il y a même un certain goût à travailler ensemble
et cela est particulièrement encourageant.
Il
n’en reste pas moins qu’il existe, pour moi qui suis orthodoxe,
une certaine complexité à faire l’unité des chrétiens. Elle
s’explique par un manque de profondeur théologique, par une
absence d’ecclésiologie, de sorte que dans notre vécu de société,
les croyants ne lient plus leur « être chrétien » à telle ou
telle Eglise, alors que devant les questions posées, c’est d’abord
et incontestablement à l’intérieur de chaque Eglise que les
réponses s’esquissent.
D’autre
part et sans vouloir - par délicatesse fraternelle envers les
autres confessions - chercher à décrire des exemples concrets,
on a, me semble-t-il, trop tendance à vouloir privilégier le
local au détriment de la « dimension universelle » de l’Eglise.
Peut-être
en fin de compte que nous les Orthodoxes nous n’avons pas assez
compris combien positif et constructif pouvait être notre engagement
au sein de l’EKN.
Quant
à notre monde orthodoxe lui-même, ici en Estonie, des positionnements
très différents coexistent en matière d’œcuménisme, qui vont
du maintien de l’ouverture au repli identitaire. S’ajoute à
cela le tragique de la division entre les frères et les sœurs
d’une même Eglise, de notre Sainte Eglise Orthodoxe. Division
pour laquelle malheureusement je ne vois présentement aucune
issue puisque l’autre partie, car tel est l’objectif de son
jeu politique du moment, ne cesse d’affirmer « qu’il en sera
ainsi, que rien ne bougera pour de longues décennies ».
Mes
chers Amis,
Aucune
communauté n’évolue si chacun de ses membres n’accomplit pas
la nécessaire conversion sur soi. Voilà l’insurrection de l’esprit
et la marque de la vraie intelligence !… Et un effort d’analyse
est requis, par-delà les émotions, pour agir et mettre de l’ordre
dans tout le fatras spirituel et moral qui prévaut dans notre
société. Vaste entreprise, qui consiste d’abord à assainir la
situation à l’intérieur même de notre Eglise et en appeler à
une force de propositions novatrices pour un avenir meilleur.
Puisse Dieu nous venir en aide pour réussir cette haute mission.
En vous remerciant toutes et tous pour votre fidélité et votre
dévouement, je vous bénis paternellement en Christ Seigneur
et Sauveur.
Tallinn, le 12 juin 2008.
+STEPHANOS,
Métropolite de Tallinn et de toute l’Estonie.

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